« L’Opéra de Quat’sous » de Brecht à la Comédie-Française : la troupe relève brillamment le défi.

Léonie Simaga et Thierry Hancisse / Photo Brigitte Enguérand

L’œuvre la plus jouée de Bertolt Brecht entre au répertoire du Français. Satire implacable de la société régie par le profit, parodie d’opéra qui préfère l’âpreté de la musique et des voix à leur harmonie, L’Opéra de Quat’sous, huit décennies après sa création, nous apparaît terriblement contemporain. La mise en scène dépouillée et efficace de Laurent Pelly et le talent des comédiens de la Maison de Molière pourtant conviés à un exercice inhabituel se conjuguent pour servir au mieux cette tragi-comédie cruelle et ses rares moments de poésie.
A voir en alternance jusqu’au 19 juillet 2011.

Après Maître Puntila et son valet Matti (1976), La Vie de Galilée (1989), Mère courage(1998) et en attendant La Noce (en novembre 2011 au théâtre du Vieux-Colombier), c’est donc au tour de L’Opéra de quat-sous,  œuvre inclassable et succès mondial, d’entrer au répertoire de la Comédie-Française.

Premier plaisir– il y en aura beaucoup d’autres tout au long des trois heures de spectacle – pour le spectateur : l’orchestre dans la fosse et ses treize musiciens dirigés par Bruno Fontaine. Quand il joue en ouverture on se dit qu’on est presque à l’opéra…. une sensation rare dans la salle Richelieu. Mais bien vite une autre réalité s’impose avec le chant d’ouverture, la complainte de Mackie, (1) interprétée par Serge Bagdassarian, dont seul le visage apparaît, découpé par la lumière, un peu comme sur un écran de télé…

Le ton est donné : la voix est belle, mais on n’est pas dans le registre de la performance vocale pour évoquer les méfaits de Mackie le Surineur, qui tue et vole dans les bas-fonds du Londres qui fut d’abord celui de l’Opéra des Gueux de John Gay en 1728, dont s’inspira Brecht deux siècles plus tard. Avec la musique composée par Kurt Weill qui puise dans l’opérette, le jazz, les chansons de cabaret, on est dans un théâtre musical d’un genre nouveau. Point de chanteurs, mais des acteurs qui chantent la cruelle vérité des rapports entre les hommes.

Et là de jolies surprises nous attendent avec la troupe de la Comédie-Française, où Laurent Pelly a « découvert  des gens qui non seulement ont très envie de chanter, mais qui ont de surcroît des moyens vocaux parfaits pour ce genre d’œuvre. (…) Ce qu’il faut ce sont des voix typées, qui racontent le vécu, l’histoire des personnages, aussi crus soient-ils ». Il faut à la fois « bien chanter », mais en même temps « trangresser, faire exploser ce cadre pour qu’il ‘dérange’ un peu ».

Au centre Jonathan Peachum(Bruno Raffaelli) avec à sa gauche Celia Peachum (Véronique Vella)/ Photo Brigitte Enguérand

Et précisément, si la vingtaine d’acteurs présents sur scène ont des capacités vocales inégales, chacun a un ton, un registre qui collent au personnage interprété, avec un jeu qui sonne juste, entre distance parodique et sincérité.  La prestation frôle à plusieurs reprises la performance, comme en témoignent les  applaudissement qui ponctuent quelques solos de Léonie Simaga (Polly Peachum),  Thierry Hancisse (Mackie), Véronique Vella (Celia Peachum), Sylvia Bergé (Jenny) ou Marie-Sophie Ferdane (Lucy).

Nous sommes à Londres, quelque part dans le XXe siècle, avec en toile de fond le couronnement de la reine, événement qui mobilise ce monde des bas-fonds, mendiants, voleurs, putains, sur lequel règnent Mackie le Surineur et Jonathan Peachum. Le premier est un truand qui avec sa bande et la protection de son ami Tiger Brown, le chef de la police, vole la bourgeoisie. Le second exploite la misère -« Il serait bon d’être bon, les circonstances ne s’y prêtent pas » -, s’enrichissant sur le dos de faux mendiants qui suscitent la compassion et le porte-monnaie des passants avec leurs guenilles et faux moignons (achetés en gros) …

Comme dans tout opéra, pièce de théâtre ou « polar », il y a bien sûr une intrigue : Mackie, au grand dam de ses parents a séduit Polly Peachum et l’épouse lors d’une parodie de mariage, dans les garages où la bande entrepose les biens dérobés aux bourgeois. C’est juchée sur un frigo que Léonie Simaga/Polly interprète l’émouvante complainte de la mariée, révélant la jolie texture et les ressources de sa voix.

Brecht en 1948

Car les femmes aiment – ce sont elles avec leurs aspirations généreuses et naïves qui glissent un peu de poésie dans ce monde sans foi ni loi – et aiment se donner au voyou : Polly, mais aussi Lucy (l’autre – la vraie ? –  épouse) et Jenny-des-Lupanars, la prostituée au grand cœur… Le chef de la police finira par trahir son « ami » Mackie. Lequel derrière les barreaux de sa cellule, livre en attendant d’être pendu sa vérité sur la nature humaine : « De quoi vit l’homme ? De sans cesse torturer, dépouiller, déchirer, égorger, dévorer l’homme. L’homme ne vit que d’oublier sans cesse qu’en fin de compte il est un homme ». 

Oui, « l’homme est un loup pour l’homme », et c’est là « un des postulats de la pièce », rappelle Laurent Pelly qui signe la mise en scène et les costumes de cet Opéra de quat-sous. Une mise en scène assez sobre  – trop peut-être parfois ? – mais dont la dynamique ne faiblit pas, aidée en cela par la scénographe de Chantal Thomas qui a mis à nu l’impressionnante cage de scène de la  salle Richelieu, où les changements de décors se font à vue, dans la continuité de l’action, mais avec une accélération des déplacements, entre Temps Modernes et Métropolis.  

Et puis il y a le travail dramaturgique sur le texte, réalisé avec la collaboration de Michel Bataillon qui a permis « de revenir au plus près du rythme de la langue et du sens », souligne Laurent Pelly. Un texte qui « comporte une grande part de plaisir et de jeu, ainsi qu’une incroyable ironie. Il est grave et léger. Sérieux et potache. Sarcastique et plein d’empathie. Plein de jeunesse. Le succès mondial de ‘L’Opéra de quat’sous’, depuis sa création en 1928 , tient sans doute en grande partie à cela ».

(1) Mack the Knife devenu un standard de jazz avec Louis Armstrong et Ella Fitzgerald, et tube international.

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