L’HOTEL LUTETIA : Luxe et arts, ou « l’esprit Rive Gauche »

Le célèbre hôtel de la rive gauche dresse depuis 1910 son imposante façade Belle Epoque à l’angle du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres. Edifié dans la foulée du Bon Marché – le premier « grand magasin » – l’hôtel Lutétia est un lieu chargé d’histoire : réquisitionné par l’armée allemande en juin 1940, il a accueilli à la Libération les déportés de retour des camps nazis. Edifice Art Déco, il est aussi  dépositaire d’un patrimoine artistique, lequel s’est ouvert, depuis une vingtaine d’années, à l’art contemporain. Un partenariat avec des artistes qui a transformé quelques suites de l’hôtel en véritables galeries d’art.  

La visite commence par le toit, « pour avoir une vue du quartier et resituer l’histoire de la construction du Lutétia : Pourquoi ce grand hôtel, pourquoi rive gauche, pourquoi ici ? », autant de questions que devance notre guide, Jean-Luc Cousty, directeur général de l’hôtel. Un petit escalier, à partir du 7ème étage, nous amène  sur ce toit. Un privilège, puisque ce lieu « technique » est interdit au public, avec toutefois « le bon espoir, dans le cadre d’un projet de rénovation, de créer les conditions d’accès au public ». (1)

La vue panoramique qu’on y découvre vaut le coup d’œil. Pour l’heure, ce qui nous intéresse, c’est ce qu’on aperçoit du Bon Marché, derrière la masse arborée du square Boucicaut, de l’autre côté du boulevard Raspail. Là où, apprend-on, il y avait auparavant l’Hôpital des Petites maisons, géré au XVIe siècle par les religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve. (2)

Vue du toit du Lutétia / DB

Au siècle d’Haussmann, à partir de 1852, le couple Boucicaut – Aristide et Marguerite – va faire d’une simple boutique sur la rue de Sèvres, Au Bon Marché, le premier « Grand Magasin ». « On leur doit beaucoup de choses qui nous paraissent aujourd’hui « normales » dans un magasin : marchandises exposées sur des comptoirs à la disposition d’acheteurs qui se promènent librement dans les allées, font leur choix et vont payer à la caisse au prix affiché, fixe et non négociable, avec l’assurance d’être « satisfait ou remboursé »… Bref, Boucicaut est  « le père du commerce moderne ».

Le nouveau concept est un succès et les Boucicaut entreprennent à partir de 1869 l’agrandissement du magasin. Confiés à l’architecte Louis Hippolyte Boileau (qu’on va retrouver pour la construction du Lutetia) et à l’ingénieur  Gustave Eiffel, les travaux ne seront achevés qu’en 1887. Le Bon Marché sera « le premier établissement au monde exclusivement dédié au commerce et construit à cet effet… La première « grande surface » commerciale », sur plus de 50 000 m2, dédiée aux nouveautés et articles de luxe : l’esprit rive gauche est déjà là », conclut notre guide…

Il faut à cette clientèle aisée une hôtellerie qui lui corresponde. Ce sera le Lutétia, avec ses architectes, Boileau et Henri Tauzin. Les sculptures – pampres, et grappes de raisins, autant de symboles d’opulence, mais aussi rappel des vignes qui à cette époque prospéraient de ce côté-ci de la Seine – sont signées Léon Binet et Paul Belmondo. La construction,  commencée en 1907, s’achèvera en 1910. (3)

Le bâtiment comprend 230 chambres – dont 60 suites – et une douzaine de salons de réception d’une capacité de 10 à 300 personnes sur quelque 1300 m2, dont l’emblématique Salon Président qui n’a pas été modifié depuis la création de l’hôtel, qui a pourtant connu des transformations pas toujours très heureuses. « Les années 1970, celles de la table rase, ont été redoutables », concède Jean-Luc Cousty. Au point qu’il a fallu faire des copies pour reconstituer certaines pièces et rares sont dans les chambres les « vestiges du mobilier d’origine ».

Lutétia, vue sur cour. Derrière les balcons ornés de verdure, l’appartement d’une « résidente permanente » de l’hôtel. Au fond, sur la terrasse, un banc laissé par Pierre Bergé / DB

Mais le fait est que, construit pour être un hôtel, le Lutétia l’est resté en dépit des aléas de l’Histoire et des marchés financiers et « notre ambition est de faire en sorte que le Lutétia reste l’hôtel emblématique de la Rive Gauche », affirme  son directeur. On insiste beaucoup sur cet « esprit Rive Gauche », sur la proximité avec Saint-Germain-des-Prés (« là où les modes littéraires et artistiques se font et se défont »), le jardin du Luxembourg ou le musée d’Orsay. Il est vrai que nombreux sont les personnalités, voyageurs et artistes qui y ont un temps élu domicile : Alexandra David-Neel, Antoine de Saint-Exupéry, Matisse, André Gide, Joséphine Baker… et encore Catherine Deneuve, Françoise Sagan, Juliette Greco, Pierre Bergé ou … Coluche. On aime aussi rappeler que « un jeune officier de 29 ans y passa sa nuit de noces en avril 1920 : le futur Général de Gaulle ». Et l’on met en avant une clientèle en majorité française, contrairement à celle des établissements de luxe de la rive droite.

Une image artistique et culturelle qu’est venu conforter depuis une vingtaine d’années un « échange » avec des artistes. Des sculpteurs (César, Arman, Hiquily), des peintres comme Thierry Bisch ou plus récemment des photographes, avec le Japonais Keiichi Tahara, l’Italien Mimmo Jodice, l’américain Elliott Erwitt et le BrésilienVik Muniz. Carte blanche a été laissée à ces derniers pour inviter au voyage dans les quatre « suites rotondes », situées sur la proue du bâtiment : les suites Asie, Europe, Amériques du Nord et du Sud.

La suite Arman / DB

Mais la plus célèbre – et la plus vaste avec ses 130m2 – est la suite Arman, avec un mobilier signé de l’artiste (1928-2005), « hôte inconditionnel du Lutétia lors de ses séjours parisiens ». Sofa, fauteuils, tête de lit, table aux pieds en forme de violons, tableau : autant de pièces uniques qui font de cette suite un musée. Sans parler des pièces qui évoquent le collectionneur d’armures japonaises et d’art africain qu’était aussi Arman. Avec ses deux chambres, ses deux salles de bain et son salon, cette suite 514 est la suite la plus chère du Lutétia : il vous en coûtera quelque 5000 euros pour y passer la nuit…

Suite « Hiquily » / DB

Deux étages plus haut, la suite 704 est dédiée à l’univers érotique du sculpteur Philippe Hiquily(1925). L’ensemble de la décoration – encadrement de miroir, piètement de table  basse, etc – est composé de sculptures métalliques évoquant le corps féminin…

De l’érotisme au fétichisme il n’y a qu’un pas, qu’on franchit avec le seuil de la suite 608, baptisée « La Parisienne ». Outre sa vue imprenable sur la tour Eiffel, cette suite, qui fut durant de nombreuses années la résidence attitrée du Directeur de l’Opéra, affiche sur ses murs des œuvres signées Thierry Bisch (1953). L’ancien photographe de mode et peintre y décline plusieurs versions de la chaussure féminine où talons aiguille et lacets ont la part belle… Artiste « résident » du Lutétia depuis 2001, il a réalisé pour l’hôtel plus de 80 oeuvres dont une vingtaine de grandes toiles, qui ornent quelques chambres, le bar et le restaurant « Le Paris ».

Salon « Président » / DB

Dernier lieu « emblématique » du Lutétia : l’impressionnant Salon Président (280 mètres carrés) anciennement dit « des Cariatides », mais celles-ci ont disparu.  Les lustres de cristal, par contre, sont d’origine.

Nous voici donc revenus au rez-de-chaussée, cherchant la sortie dans le labyrinthe du bar, du fumoir, des salons Ernest et Saint-Germain, admirant au passage les volumes harmonieux de ces espaces et des vastes couloirs dallés, sans oublier le travail de ferronnerie d’art ornant escaliers et paliers….

Une fois dehors, histoire de rester dans « l’esprit Rive Gauche » pourquoi ne pas pousser jusqu’au Bon Marché, y rendre hommage au « père du commerce moderne » en admirant la montée des escalators sous verrière et charpente de fer de Gustave Eiffel, après avoir traversé le square Boucicaut et s’être arrêté un moment devant la statue de Marguerite, qui fit don de sa fortune à l’Assistance publique….

Le Bon Marché / DB

(1) Le Lutétia a été acheté en 2010, pour un montant de quelque 150 millions d’euros, par la société israélienne Alrov Properties and Lodgings. Il a été cédé par Louvre Hôtels, propriété du fonds américain Starwood Capital depuis 2005 et deuxième groupe hôtelier en Europe derrière Accor. Starwood, dont la dette s’élève à 1,6 milliard d’euros, veut se désengager de l’hôtellerie de luxe (Crillon, Concorde Lafayette, Martinez…) et ne garder que l’hôtellerie économique (Kyriad, Campanile, Première Classe). La gestion du Lutétia reste confiée à la chaîne des hôtels de luxe Concorde Hotels & resorts. (source AFP)

(2) L’empreinte religieuse est encore très forte dans le quartier, avec rue du Bac la chapelle Notre-dame de la Médaille miraculeuse, édifiée en 1830 à l’emplacement où Catherine Labouré aurait vu l’apparition de la Vierge et devenu lieu de pèlerinage. La chapelle des Lazaristes, rue de Sèvres, édifiée en 1815 sous la restauration pour accueillir les reliques de Saint Vincent de Paul, au sein de la Congrégation de la Mission dont il est le fondateur. Egalement rue de Sèvres, le siège de la Congrégation des filles de la Croix….

(3) Emile Zola s’inspirera du Bon Marché pour écrire en 1883 Au Bonheur des Dames. Titre que reprend un film produit par ARTE à l’occasion des 160 ans du Bon Marché, Au Bonheur des Dames, l’invention des grands magasins, et qui sera diffusé en avant première dans le cadre des Journées Particulières LVMH les 15 et 16 octobre prochains, dans la grande salle du conseil au style art déco, habituellement fermée au public. Le groupe LVMH de Bernard Arnault a racheté Le Bon Marché en 1984. http://www.lesjourneesparticulieres.fr

(4) Pour en savoir plus sur le Lutétia en 1945 : http://www.aloumim.org.il/histoire/hotel-lutetia.html

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