« Le blason des temps nouveaux » au Musée national de la Renaissance à Écouen

ECOUEN BLASONS

château d’Écouen, le plafond de la chapelle © db

S’il est un domaine qui semble a priori réservé à la monarchie et à la noblesse, c’est bien l’héraldique, la science des blasons. La nouvelle exposition qui se tient jusqu’au 6 février 2023 au château d’Écouen/Musée national de la Renaissance se propose précisément de montrer que ces armoiries, emblèmes, signes, couleurs nés sur les champs de bataille au XIIe siècle correspondent en fait à une pratique très répandue à l’époque de la Renaissance dans toutes les couches de la société française. Le château du connétable Anne de Montmorency, construit entre 1538 et 1550, constitue le lieu idéal pour pour découvrir l’univers de l’héraldique.

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« La Cène », copie de Marco d’Oggiono/ détail avec les armoiries du commanditaire / Photo db

« Le château en lui-même est un parcours héraldique », souligne d’emblée Thierry Crépin-Leblond, directeur du musée de la Renaissance et co-commissaire de l’exposition Le blason des temps nouveaux. À commencer par la chapelle où les armoiries du connétable qui ornent la voute, la tribune et l’oratoire constituent une initiation au vocabulaire de l’héraldique. Tandis qu’une autre fonction de celle-ci est mise en évidence avec la copie par Marco d’Oggiono (1506-1509) de La Cène de Léonard de Vinci : son commanditaire français a pu être identifié grâce à ses armoiries  peintes sur les tréteaux qui soutiennent la table.(1) L’héraldique livre ainsi des éléments d’information utiles, notamment à l’historien d’art pour comprendre et contextualiser l’oeuvre.

Plus généralement, on peut dire que « l’héraldique est une manière de se rendre présent », souligne Laurent Hablot, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études et co-commissaire de l’exposition. Et à cet égard, la Renaissance est pour le système héraldique une période d’ « effervescence », pour reprendre le terme utilisé par Michel Pastoureau dans son éclairante préface au catalogue de l’exposition, « tant les emblèmes prolifèrent, se multiplient, s’enrichissent de formules nouvelles ». (2)  Un propos qu’illustre le parcours de l’exposition.

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Un élément du pavement aux armes du connétable / Photo db

Après la chapelle, le visiteur est invité à traverser les salles du premier étage en empruntant l’escalier monumental dont les voutes sculptées s’ornent des armes d’Anne de Montmorency et de son épouse Madeleine de Savoie. Au passage il pourra admirer, entre autres, l’armure de François de Montmorency, fils ainé du connétable, damasquinée à son chiffre, le lit des ducs de Lorraine en bois sculpté, peint et doré aux armes, chiffres et devises d’Antoine de Lorraine et de Renée de Bourbon-Montpensier, ou encore le magnifique pavement commandé en 1542 par le connétable au célèbre faïencier Masséot Abaquesne,  et où se mêlent ses propres armoiries et emblèmes, ceux de son épouse Madeleine de Savoie et ceux du roi Henri II et de la reine Catherine de Médicis. (2) Des cartels noirs permettent de repérer les oeuvres du parcours permanent qui sont liées à l’exposition Le blason des temps nouveaux.

Après cette mise en bouche, on regagne le rez-de-chaussée pour accéder aux appartements de Catherine de Médicis, où commence véritablement l’exposition. Une première partie est consacrée à l’usage social de l’héraldique et la variété de ses formes, supports et matériaux :  gourdes de pèlerins en céramique, pendule, livre ou encore pinte en métal et poids où l’apposition des armes de l’autorité publique en garantit la fiabilité.

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Une tapisserie de la bataille de Saint-Denis en 1567 – deuxième guerre de religion entre catholiques et protestants où a été tué le connétable Anne de Montmorency – est là pour rappeler l’origine militaire de l’héraldique au XIIe siècle et la permanence de cette fonction au XVIe siècle. Des blasons qui sont autant de « trophées » pris à l’ennemi et figurent dans des recueils, comme celui des dessins des drapeaux pris à la bataille de Saint-Quentin en 1557 – victoire espagnole sur la France –  qu’on peut voir dans l’exposition, ouvert à la page des insignes d’Anne de Montmorency, avec son étendard de cavalerie où figure sa devise en latin Dextera Dei Virtus mea est (Le bras droit de Dieu est ma vertu)

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Vierge et l’enfant lisant un livre / On distingue l’armoirie à droite sous l’accoudoir / Photo db

On quitte le champ de bataille pour s’intéresser à l’héraldique et l’Église, avec des pièces – sculpture, peinture, orfèvrerie, céramique et tapisserie – où l’on retrouve les blasons des donateurs ou possesseurs enrichis parfois des marques de leur dignité ecclésiastique. Des armoiries qui ne sont pas toujours identifiées, comme celle figurant sur l’accoudoir de la sculpture représentant la vierge et l’enfant lisant un livre (vers 1500),  même s’il est probable que le commanditaire de l’oeuvre était un influent seigneur du Valois.

Quant à l’emblématique royale française, la section qui lui est consacrée montre que l’utilisation des armes royales, comme la devise et le chiffre du souverain est très large, allant de l’amure du dauphin Henri à une basse de violon, en passant par les étriers de François 1er, sans parler de l’architecture et des jardins, avec les blasons végétaux.

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Tapisserie aux armes de Robert de Chabot et d’Antoinette d’Illiers et coffre en chêne avec les armes des Bellièvre et des Bertholon / Photo db

L’héraldique n’est pas qu’une affaire d’homme. L’espace réservé à La femme, le couple démontre combien les règles de l’héraldique procurent à la femme, mariée ou veuve, une place équivalente à celle de l’homme, même si ce dernier bénéficie de la place d’honneur  à dextre. Le mariage est l’occasion de commandes d’œuvres d’art ornées des armes des deux familles, comme la tapisserie en laine et soie aux armes de Robert de Chabot et d’Antoinette d’Illiers (1503) ou le coffre en chêne avec les armes des Bellièvre et des Bertholon, accompagnées des mots « je durerai » et « Espérance », probablement en raison d’un mariage entre ces deux familles lyonnaises de premier plan (1512).

Avant de poursuivre la visite dans la chambre de Catherine de Médicis, un arrêt s’impose dans le petit espace dédié à la Collection Gaignières, du nom de cet érudit collectionneur qui  a sillonné pendant près d’un demi-siècle la moitié nord du royaume de France avec un copiste et un dessinateur, enregistrant les traces laissées par l’histoire de la noblesse et de la monarchie. Il en résulte une documentation exceptionnelle, un véritable « musée de papier »  dont 7500 dessins ont été conservés où figurent nombre d’armoiries, emblèmes et devises, pour la plupart conservés à la Bnf et qui ont été numérisés. « Une mémoire visuelle en couleurs de l’héraldique a pu ainsi être préservée », souligne Anne Ritz-Guilbert, du Centre de Recherche de l’École du Louvre et co-commissaire de l’exposition.

En accédant à la chambre de de la reine, on découvre l’héraldique comme décor, lorsque les blasons, les devises et les chiffres se combinent avec un décor ornemental et se substituent même quelquefois à lui, sur des frises, des céramiques… Comme ce fragment de la frise de l’escalier du château de Bonnivet dans le Poitou, avec au centre les armes des Gouffier et des Montmorency. (3)

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Fragment de la frise de l’escalier du château de Bonnivet dans le Poitou, avec au centre les armes des Gouffier et des Montmorency / Photo db

L’art funéraire, enfin, rappelle le caractère déterminant de l’héraldique comme marqueur d’identité du défunt et de sa famille et montre l’influence de la tradition du gisant héritée du Moyen Âge, à laquelle d’autres manières de représenter le défunt, seul ou en couple, viennent s’ajouter au cours de la Renaissance.

Si Le blason des temps nouveaux est une exposition savante, chacun, du passionné d’héraldique ou d’histoire au curieux ou simple amateur de beaux objets, peut y trouver son compte. Y compris les enfants pour lesquels un livret-jeu a été conçu afin de parcourir l’exposition de façon à la fois ludique et instructive. C’est aussi une invitation à poursuivre le parcours dans les pièces du château pour y découvrir ou redécouvrir les collections permanentes du Musée national de la Renaissance.

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Château d’Écoue, pavement de Masséot/ Photo Vialles Jean-Bernard.

(1) Le commanditaire en question est Gabriel Gouffier, doyen du chapitre cathédral de Sens.
(2) Un catalogue très complet et richement illustré, fruit du partenariat entre le Musée national de la Renaissance et  les éditions d’art in fine
(3) Des cartels noirs permettent de repérer les oeuvres du parcours permanent qui sont liées à l’exposition Le blason des temps nouveaux.
(4) Guillaume Gouffier, favori de François Ier, fait construire en 1515 un château comportant une façade à deux tours d’angle. Resté inachevé à sa mort à la bataille de Pavie, le château subit d’importants travaux entre 1649 et 1672. A partir de 1788, il est vendu par lots. Considéré comme le projet le plus ambitieux de la première Renaissance française avant Chambord, le château de Bonnivet a servi de modèle à Rabelais pour l’abbaye de Thélème dans Gargantua.

ÉCOUEN CHATEAU

Le château d’Écouen / Photo db

Musée national de la Renaissance
Château d’Écouen
Rue Jean Bullant
95440 Ecouen
Tel. 01 34 38 38 52

Horaires du musée :
Tous les jours (sauf le mardi)
9h30-12h45 et 14h00-17h15
Horaires du parc du château :
Tous les jours
8h00-18h00

Accès par le train
Gare du Nord banlieue : ligne H (voie 30 ou 31) 20 minutes
direction Persan-Beaumont / Luzarches par Monsoult
Arrêt gare d’Écouen-Ézanville
Puis autobus 269, direction Garges-Sarcelles (5 min) Arrêt Mairie/Château
On peut aussi rejoindre le château à pied depuis la gare  par la forêt (20 min), le chemin est balisé.

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