
Mériem Bennani, »Sole crushing » /Lafayette Anticipations/ photo db
Avec Sole crushing, l’artiste marocaine Meriem Bennani met en scène au cœur de l’espace Lafayette Anticipations un orchestre monumental aux instruments totalement inattendus. Quelque deux cents tongs et claquettes, déployées sur toute la hauteur du bâtiment et mises en mouvement par un système pneumatique sur différents supports, font vibrer et résonner l’espace en interprétant une œuvre musicale composée spécialement pour l’occasion par le musicien et compositeur marocain Reda Senhaji (alias DJ Cheb Runner). Véritable prouesse technique Sole Crushing est aussi une réussite esthétique. Œuvre généreuse, elle fait circuler au sein de son public l’onde joyeuse du plaisir partagé. C’est aussi l’occasion de découvrir le lieu d’art contemporain de la fondation Galeries Lafayette, dans le Marais. (1)
À voir jusqu’au 8 février 2026.

Sole crushing, Meriem Bennani/ Lafayette Anticipations/photo db
À peine a-t-on franchi la porte de Lafayette Anticipations, qu’on est happé par les sonorités et les pulsations de cet orchestre d’instruments de percussion très particuliers et par l’envie de se mettre soi-même en mouvement. Sole crushing, le titre que Meriem Bennani a donné à son installation prend alors tout son sens : il joue sur l’expression soul-crushing qui en anglais désigne une activité abrutissante, « écrasante pour l’âme » ; en remplaçant la mot « soul » (âme) par « sole » (semelle), le jeu de mots renvoie au bruit des semelles d’un public qui martèle le sol à l’unisson lors d’un match, d’une manifestation – de joie ou de protestation – ou d’un concert. L’artiste – née à Rabat en 1988 et qui vit et travaille à New York – se réfère à la dakka marrakchia, une cérémonie musicale propre à Marrakech dans laquelle les participants jouent jusqu’à atteindre un sommet d’intensité spirituelle, ainsi qu’au duende du flamenco.(2)

Metiem Bennani, Sole crushing, « l’orgue » / Lafayette Anticipations / Photo db
Il s’agit bien d’énergie collective, exprimée par le biais d’un objet usuel et populaire. « Un objet si simple et si commun que c’en est devenu fascinant », souligne Meriem Bennani qui avait réalisé auparavant une sculpture avec une seule tong, laquelle produisait un son (déjà !) en claquant contre un mur, comme une sorte de « métronome de l’exposition »…
L’idée a fait son chemin et Sole crushing a vu le jour, d’abord en 2024 à la Fondation Prada à Milan, puis à Paris. L’installation a été entièrement redessinée, repensée pour l’espace de Lafayette Anticipations, « en résonnance avec l’architecture verticale du bâtiment ». L’orchestre de Sole crushing occupe donc la partie centrale de l’espace, sur plusieurs niveaux, et le public peut à sa guise rester assis au centre ou déambuler dans les galeries à l’étage, pour une vue plongeante sur l’installation. Cette verticalité a donné naissance à un nouvel instrument à tubes qui évoque à la fois un orgue, un marimba et un carillon.

Meriem Bennani,Sole crushing / Lafayette Anticipations / Photos db
La déambulation permet de découvrir l’infinie variété des tongs, de toutes les couleurs, toutes différentes – il n’y a pas de « paires » ; des tongs « récupérées au Maroc dans un marché qui les vend en gros (…) Ce sont toutes des contrefaçons », précise Meriem Bennani. Elle en a paré certaines d’accessoires : grelots, anneaux métalliques, fils de laine aux couleurs vives leur donnant un air de personnages de dessins animés… L’ensemble est parcouru par les câbles du dispositif pneumatique qui active les « instruments », ils sont bleus et rouges – les couleurs représentant la circulation sanguine – comme un grand organisme respirant, vivant…

Mériem Bennani, Sole crushing/Lafayette Anticipations/Photo db
Derrière cette « sculpture qui respire » et cet orchestre d’instruments à percussion, il y a un dispositif technique complexe (3) qui a demandé un nombre impressionnant d’intervenants de compétences et de savoir-faire très différents pour un résultat d’une cohérence parfaite. Comme le souligne Meriem Bennani, « l’idée d’être ensemble et du collectif est au centre de ce projet ». Sans exclure une autre idée, aussi importante aux yeux de l’artiste : « celle de ne pas savoir comment fonctionner ensemble, ni comment être ensemble, ou d’être divisés » ; idée à laquelle on peut penser que correspondent des moments dans la composition musicale qui sonnent « comme des piétinements, des clappements, des émeutes »…
Mais avec Sole crushing, c’est avant tout une belle et puissante énergie qui se communique au visiteur, saisi d’une sorte de jubilation devant une œuvre généreuse par son projet, son ampleur, sa réalisation et le plaisir à la fois physique et mental qu’elle procure. Et c’est irrésistible, ça passe par les pieds et le corps se met en mouvement …

Meeriem Bennani © Aurélien Mole
(1) La Fondation Lafayette Anticipations est installée dans un ancien bâtiment industriel de 2 200m2 construit pour le BHV en 1891. Utilisé initialement comme entrepôt, puis lieu de réparation de chapeaux de paille – spécialité du BHV -, il servira par la suite de dispensaire, d’institution de jeunes filles et plus récemment d’école préparatoire à l’enseignement supérieur.
Il a été réhabilité par l’architecte Rem Koolhaas et son agence OMA. pour en faire un espace d’exposition et de production artistique. Le premier se déploie sur 875 m2 de surfaces sur plusieurs niveaux à configurations variables autour d’un vaste puits central de lumière, le second occupe le sous-sol où sont fabriquées les œuvres conçues par les artistes invités. Le bâtiment a réçu le prix spécial du jury de l’Équerre d’argent en 2018.
(2) Intraduisible en français, le duende peut-être défini comme un moment particulier, une sorte d’état de grâce dans le flamenco… le poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca, (1898-1936) en a fait l’objet d’une conférence, « Théorie et Jeu du Duende ». Un texte auquel se réfère Meriem Bennani : « je me suis intéressée au texte de Federico Garcia Lorca parce qu’il décrit cette sorte de force vivante, cette énergie théâtrale qui vient du pied, et qui a aussi un lien avec la mort. Elle va à l’encontre de l’idée d’être manipulé par le haut, comme une marionnette ». (propos recueillis par Elsa Coustou/Lafayette Anticipations)
(3) Chaque tong est reliée à un système pneumatique par deux tubes : l’un reçoit de l’air et enclenche le mouvement de la chaussure, l’autre le récupère et arrête le mouvement. Les frappes des tongs sont programmées et coordonnées suivant une partition musicaleoriginale composée sur un clavier de piano relié à un ordinateur. Les tongs émetttent un son particulier selon leurs accessoires, leurs supports (bois, métal, plexiglas ou velours) ou la taille des caisses de résonnance.

la-fondation-lafayette-anticipations-a-paris © DSL studio
Lafayette Anticipations
Fondation Galeries Lafayette
9, rue du Plâtre
75004 Paris
Entrée gratuite
ouvert du mercredi au dimanche
de 14h à 19h
Un café-restaurant accueille les visiteurs
pour voir les horaires, cliquer ici
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