Le « Cabaret du Néant » revit au château de Rentilly

Exposition « le cabaret du Néant » à Rentilly /derrière l’écorché allongé, Hélène et Homer, de Victor Yudaev photo db

S’il résonne comme un étrange écho à la situation actuelle, le titre de cette nouvelle exposition du Frac Île-de-France, organisée avec l’École nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA) de Paris, fait référence  au célèbre cabaret à thèmes installé à la  fin du XIXe siècle à Montmartre et qui déployait son ambiance parodique et funèbre en se jouant avec une ironie sulfureuse de situations macabres. L’exposition, dont le parcours a été élaboré avec la nouvelle  filière « Métiers de l’exposition » de  l’ENSBA réunit des oeuvres d’artistes contemporains et d’étudiants des Beaux-Arts, mises en regard de pièces maîtresses de la collection de l’institution parisienne. (1)

Installé depuis 2014, dans les murs du Château de Rentilly au sein d’un vaste parc aux arbres remarquables (2), le Frac Île-de-France accueille deux expositions par an consacrées à des collections ,publiques ou privées. Cette fois, c’est celle des Beaux-Arts de Paris qui est mise à l’honneur.

Jacques-Fabien Gautier d’Agoty,
L’ange anatomique, 1759 Collection des Beaux-Arts de Paris © Beaux-Arts de Paris

Une collection singulière liée à l’histoire de l’Institution et peu connue du grand public. Cette exposition coïncide d’ailleurs avec la réédition par les éditions des Beaux-Arts de Paris (3) des célèbres planches et textes des quatre traités anatomiques de Jacques-Fabien Gautier d’Agoty (1717-1785), qui n’ont cessé, depuis leur parution au XVIIIe siècle, de susciter l’intérêt du corps médical, des historiens et amateurs d’art. C’est d’ailleurs aux Surréalistes que l’étonnante gravure reproduite en couverture du livre, doit son nom d’Ange anatomique. Elle représente une femme vue de dos, disséquée de la nuque au sacrum, « baroque funèbre » pour Georges Bataille)  « horreur et splendeur viscérale »  pour Jacques Prévert.

Cette oeuvre figure dans la deuxième partie de l’exposition,  dédiée à l’anatomie au service de l’art.  Il est vrai que si l’anatomie est au XIXe siècle le moyen privilégié de la communauté scientifique pour explorer le corps humain,  elle l’est aussi pour apprendre à dessiner le corps. Et Jean de Loisy, directeur de l’ENSBA (4), d’indiquer que en 1820  « 20% du budget de l’Académie des Beaux-Arts étaient affectés à l’anatomie, la dissection et l’achat de cadavres ».

Albrecht Dürer
Le cheval de la mort, 1513 Collection des Beaux-Arts de Paris © Beaux-Arts de Paris

Nous voilà donc installés dans l’univers du macabre. Avec sa dimension tragique, celle des fameuses danses peintes à la fin du Moyen-Age sur les murs des Églises d’Europe du Nord  pour rappeler à l’homme sa condition mortelle. Ou sa dimension parodique, celle du célèbre cabaret du Néant installé en 1892 boulevard de Clichy (Paris 18e) et qui donne son titre à l’exposition. Il est aussi une autre notion du néant, « celle qui, dans le sillage de Mallarmé, conduit à considérer la vie humaine comme « de vaines formes de la matière (…) s’élançant forcément dans le rêve qu’elle sait n’être pas (…) et proclamant, devant le Rien qui est la vérité, ces glorieux mensonges ! ». Le rôle du poète et donc de l’art consisterait ainsi, selon Mallarmé, à tirer l’homme de ce « Rien », comme du fond d’un naufrage, par le jeu suprême de la création ».

Ce sont tous ces aspects du thème du néant que décline l’exposition en mêlant des oeuvres historiques de la collection des Beaux-Arts de Paris à des œuvres contemporaines de la collection du Frac Ile de France et à des créations de jeunes artistes issus des Beaux-arts, dans un parcours conçu par les étudiants de la nouvelle  filière « Métiers de l’exposition » de l’École. (5)

Damien Moulierac,
Spectacle poule, 2015 / Courtesy de l’artiste

La première étape, « Le festin des inquiétudes », nous renvoie au macabre sous ses deux facettes moyenâgeuse et parodique, où se mêlent oeuvres anciennes et contemporaines, peintures, sculptures, photographies. C’est ainsi que se côtoient Le chevalier de la mort de Dürer et le Rien de néon d’Albérola, le classique Buste de demi-écorché de Jules Talrich (XIXe siècle) et Hélène et Homer, les deux personnages perchés de Victor Yudaev. Dans cet espace baigné d’une lumière rouge, la beauté inquiétante du Spectacle poule de Damien Moulierac (étudiant aux Beaux-Arts de Paris), évoque une cérémonie secrète…

Lucien Hervé, Amphithéâtre de l’École de Médecine, 1952 Collection Frac Île-de-France
Photo : Jacqueline Hyde © Lucien Hervé

Retour à la lumière blanche avec la deuxième étape du parcours, « Anatomie de la consolation ». Au milieu des planches anatomiques des 18e et 19e siècle, dont L’ Ange anatomique d’Agoty évoqué plus haut, sont exposés  deux dessins de Géricault décrivant muscles et os de la partie supérieure du corps humain, « réalisés deux ans avant Le radeau de la Méduse », tient à préciser Jean de Loisy.

Quant à l’amphithéâtre de l’École de médecine photographié par Lucien Hervé (6), il a toute sa place au milieu de ces planches et dessins, non seulement à cause du lieu évoqué, mais aussi par son côté véritablement « anatomique ».

Valentin Ranger. À quoi rêvent ceux qui n’auraient pas le droit d’aller au ciel, 2020 (détail). Courtoisie de l’artiste.

Parmi les oeuvres contemporaines, de cette section dédiée à l’anatomie et l’art, l’installation de Valentin Ranger (étudiant en 2ème année des Beaux-Arts de Paris) interpelle le visiteur. Intitulée À quoi rêvent ceux qui n’auraient pas le droit d’aller au ciel ? l’oeuvre juxtapose  une vidéo et une étonnante collection d’ex-voto, faits de plaques d’aluminum décorées de motifs naïfs empruntés au corps humain ou à la natures.

« Fin de partie » : l’intitulé de cette troisième et dernière étape de l’exposition dédiée au Néant, fait référence à Samuel Beckett, et son théâtre de l’absurde et méchante condition humaine… que le Professeur suicide (1995) de Alain Séchas, en fin de parcours, illustre de son humour corrosif. Cette installation mixte – sculpture/vidéo – présente cinq élèves assis face à un professeur à la tête de baudruche qu’il pique avec une aiguille dans un mouvement répétitif au son – « sublime », précise l’artiste –  de l’andante du quatuor en Fa Majeur (opus 77/II) de Haydn. La date, 1995, de l’oeuvre a son importance, explique Alain Séchas: elle est à la fois celle où il cesse son métier de professeur de dessin à l’Éducation nationale et celle des « suicides » collectifs des adeptes de la secte de l’Ordre du temple solaire.

Alain Séchas, Professeur Suicide, 1995 / Collection Fonds National d’Art Contemporain
© Alain Séchas / Galerie Ghislaine Hussenot Paris, 1995

Auparavant, on aura traversé les Black Sheeps de Hugues Reip (né en 1964) évoquant irrésistiblement le « Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière » du mercredi des Cendres. L’installation est en effet réalisée à partir de poussières de sacs d’aspirateurs, « sculptées » en boules qui, suspendues à des fils invisibles, tournent en voltigeant, sorte de manège aléatoire…

Ismaïl Bahri,Source, 2016 © Ismaïl Bahri

Des fils, encore, avec Pierre-Alexandre Savriacouty, étudiant en 3ème année aux Beaux-Arts. Mais cette fois, ils sont de coton, lestés de plombs de pêche et ils évoquent, dans leurs trajectoires qui se jouent entre le poids et la gravité, ceux filés et coupés par les Parques, ces divinités maîtresses de la destinée humaine.

Autre allégorie de la finitude humaine : la combustion. Comme celle, filmée par Ismaïl Bahri, de la feuille de papier qui se consume lentement à partir d’un petit trou trou fait en son centre, par une cigarette  peut-être, et qui s’élargit jusqu’à la faire disparaître des mains qui la tiennent…

Le visiteur, une fois dehors, se dit que le château de Rentilly devenu  sculpture d’acier – dont on peut se demander  si elle enferme quelque chose ou rien –  était l’écrin parfait pour accueillir cette exploration artistique du Néant…

Le château de Rentilly, mars 2020 © db

 

(1) Une semaine après son inauguration, le 8 mars 2020, l’exposition a dû fermer ses portes au public en raison des mesures sanitaires de confinement liées à la pandémie de Covid-19. La date initiale de clôture est le 5 juillet 202
(2) Situé au coeur du Parc culturel de Rentilly (Seine-et-Marne), le château a rouvert ses portes en novembre 2014 après d’importants travaux de réhabilitation. C’est une véritable métamorphose de l’édifice qui a été accomplie par l’artiste Xavier Veilhan et son équipe. Une façade-miroir en acier inoxydable a fait de ce château une sculpture, en totale cohérence avec un lieu dédié à la diffusion de l’art contemporain auprès du grand public.
Pour en savoir plus, lire l’article consacré à la première exposition « Explore », en 2014.
(Voir aussi les articles publiés sur des expositions en 2018 et 2019)
(3) L’ouvrage de Jacques-Fabien Gautier d’Agoty fait partie de la collection Trésors de la bibliothèque des Beaux-Arts de Paris qui propose, en réalisant des fac-similés, de faire connaître au public, dans une édition contemporaine introduite par le texte d’un historien actuel, les nombreux ouvrages, manuscrits, portfolio et gravures du fonds de la bibliothèque ancienne des Beaux-Arts.
(4) Jean de Loisy  a pris ses fonctions en janvier 2019, après avoir été de 2011 à 2018 le directeur du Palais de Tokyo.
(5) L’Exposition a été conçue à l’invitation de Xavier Franceschi, directeur du Frac Île-de-France, sur une idée de Jean de Loisy, développée et réalisée par Simona Dvořáková, César Kaci (commissaires résidents aux Beaux-Arts de Paris), Sarah Konté, Yannis Ouaked, Violette Wood, Kenza Zizi (étudiants de la filière Métiers de l’exposition *), sous la direction de Jean de Loisy et de Thierry Leviez, en collaboration avec les équipes du Frac Île-de-France et du Parc culturel de Rentilly – Michel Chartier.
* Cette nouvelle filière professionnalisante, élaborée en partenariat avec le Palais de Tokyo, est proposée aux étudiants de 3e année.
(6) Photographe d’architecture, Lucien Hervé (1910-2007) est surtout connu pour sa collaboration avec Le Corbusier dont il était le photographe attitré.

Jean de Loisy, entouré d’une partie de l’équipe
de commissaires et étudiants de la filière « Métiers de l’exposition ». Rentilly, 6 mars 2020

Parc culturel de Rentilly – Michel Chartier
Frac Île-de-France/Le château
1 rue de l’ Étang
77600 Bussy-Saint-Martin
Tél. : 01 60 35 46 72

 

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En ce 25 avril : Hommage à JOSÉ AFONSO (bis)

         (Cet article est la reprise de celui écrit  à l’issue du concert donné au Théâtre de la Ville en 2012. Avec un écho particulier en ce moment que nous traversons …) 

 JOSEAFONSO AFFICHELe 25 avril 1974 , une chanson, Grândola Vila Morena, enregistrée trois ans plus tôt en France par José Afonso, donnait le signal de la Révolution des Oeillets au Portugal. En novembre 1981, José Afonso était  au Théâtre de la Ville à Paris pour une série de cinq récitals.  Sur cette même scène un hommage lui a été rendu le 21 novembre 2012,  à l’occasion du 25ème anniversaire de sa mort.
Devant une salle comble mêlant les générations, une dizaine de chanteurs et musiciens, compagnons de route ou jeunes artistes, ont redonné vie aux mots et à la musique du poète engagé, le temps d’un unique  concert. 

O povo unido jamais será vencido… L’Histoire a régulièrement démenti le slogan scandé au fil des manifestations contre les dictatures selon lequel « le peuple uni jamais ne sera vaincu ». Mais les chants qui ont accompagné ces luttes pour la liberté, la fraternité, la dignité  et l’égalité continuent de porter ces valeurs qu’au delà de la nostalgie des heures où l’on a cru en leur possible réalisation, on ne désespère pas malgré tout de voir un jour l’emporter durablement sur « les eaux glacées du calcul égoïste« … Les chansons de José Afonso sont de cet ordre, à commencer par l’emblématique Grândola Vila Morena, devenue avec la Révolution des Oeillets, un hymne au-delà des frontières du Portugal.

Et l’émotion fut à nouveau là, lorsqu’à la fin du concert parisien les artistes se sont rassemblés sur la scène, pour l’écouter, tandis que le public, dès les premières mesures, se levait pour redire, avec José Afonso, que dans Grândola, la ville brune, terre de la fraternité, c’est le peuple seul qui commande… (1)

Le monument dédié à José Afonso à Grândola / © DR

Le monument dédié à José Afonso à Grândola / © DR

Grândola n’est pas imaginaire, José Afonso a connu cette bourgade de l’Alentejo, cette région rurale du sud du Portugal, bastion de la résistance à la dictature et longtemps fief du Parti communiste. Mais, comme le rappelait opportunément la petite exposition organisée  dans le hall du Théâtre de la Ville,  José  Afonso, né en 1929,  a grandi, s’est formé dans la diversité des sols du Portugal et de ses colonies ultramarines, une diversité qu’il exprimera dans ses chansons.

Au terme d’une enfance partagées entre le Portugal, l’Angola et le Mozambique, il poursuit des études secondaires et universitaires à Coimbra, où il commence à chanter, en 1949. il a vingt ans. Il ne cessera plus, évoluant du fado à la ballade avant de s’engager, à partir du début des années 1960, dans « la chanson d’intervention politique ». Il enregistrera d’abord au Portugal, avant que la censure ne l’oblige à préférer Londres ou en Île-de-France – Hérouville – en 1971 pour l’album Cantigas de Maio, où figure Grândola Vila Morena.

CANTIGAS DO MAIOLe choix des chansons  pour cette soirée hommage au Théâtre de la Ville, reflétait cette diversité d’inspiration. De Cantigas do Maio, interprétée par  João Afonso, le neveu de l’auteur, né au Mozambique où il a grandi, à Menino do Bairro Negro (Enfant du quartier noir) dans la voix de la Cap-verdienne Mayra Andrade -« à la base, je ne suis pas portugaise« , dira-t-elle joliment avant de commencer à chanter. (2)

En l’écoutant, on se dira que finalement, cette langue portugaise aura été un beau legs… En passant par Balada do Outono (Ballade de l’automne) dans la voix de Antônio Zambujo. Cet artiste, né dans l’Alentejo et qui appartient à la nouvelle génération du fado signe un texte où il  exprime son admiration pour « Zeca » Afonso, et l’influence qu’il a eu sur son propre parcours. (3)

De gauche à droite : Janita Salome, Carlos Salome, José Afonso et Júlio Pereira en concert /© DR

De gauche à droite : Janita Salome, Carlos Salome, José Afonso et Júlio Pereira en concert /© DR

Le concert aura commencé par une belle et émouvante interprétation a capella de Utopia (cette cité sans murailles ni créneaux, où les hommes sont égaux au dedans comme au dehors… ) par Francisco Fanhais, compagnon de lutte de José Afonso. (4) Le musicien et compositeur Julio Pereira, qui fut aux cotés de José Afonso, notamment sur la scène du Théâtre de la Ville  en novembre 1981, assurait la direction musicale de ce concert anniversaire avec deux musiciens de son groupe, le guitariste Miguel Veras et le percussionniste Marcos Alves. Sans oublier Yara Gutking,  la « voix » du groupe qui a interprété notamment Senhor Arcanjo.

Au total une bonne quinzaine de chansons ont été offertes à un public vibrant, au fil d’un concert sans fioritures, hommage sobre et chaleureux rendu à l’artiste disparu en 1987, mais dont l’engagement et les chansons restent vivants.

De cette soirée je garderai aussi le souvenir de ces deux hommes d’âge mûr qui, passant devant le Théâtre de la Ville, se sont arrêtés pour se photographier à tour de rôle avec leurs téléphones portables sous le portrait de José Afonso affiché sur la façade.

Sur un mur de Lisbonne en 1980… / © db

Sur un mur de Lisbonne en 1980… « un vieux rêve, Une réalité nouvelle »/ © db

Le concert a été diffusé en direct et accès libre sur Mediapart .
Pour le visionner, cliquer ici 

(1) En voici les paroles :
Grândola, vila morena /Terra da fraternidade/O povo é quem mais ordena/Dentro de ti, ó cidade/Dentro de ti, ó cidade/O povo é quem mais ordena/Terra da fraternidade/
Grândola, vila morena/Em cada esquina um amigo/Em cada rosto igualdade/
Grândola, vila morena/Terra da fraternidade
À sombra duma azinheira/Que já não sabia a idade/Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade

Grândola ville brune/Terre de la fraternité/C’est le peuple qui commande/
dans tes murs ô cité
A chaque coin de rue un ami/Sur chaque visage l’égalité/Grândola ville brune/
Terre de la Fraternité
A l’ombre d’un chêne vert/Dont je ne savais plus l’âge/
J’ai juré d’avoir pour compagne/ Grândola ta volonté

(2)  Mayra Andrade sera à l’affiche d’un concert unique au Théâtre de la Ville, le 15 février 2013
(3) Le dernier album de Antônio Zambujo, Quinto (harmonia mundi/world village),  a été primé « Disque d’or » au Portugal.
(4) Né en 1941, ce prêtre engagé, poursuivi par la Pide, (la police politique de la dictature), interdit de chanter et d’enseigner, émigrera en France au début des années 1970 pour ne revenir au Portugal qu’après la Révolution des Oeillets. Il participera à quelques concerts et enregistrements publics de José Afonso, en Italie et au Portugal.

O POVO E QUEM MAIS ORDENA

 

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Unica Zürn au musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne : un univers singulier à découvrir

Unica Zürn, Sans titre, 9 novembre 1961, Hôpital Sainte-Anne © CEE-MAHHSA Dominique Baliko

Pour certains cette nouvelle exposition sera aussi une double découverte:  d’une artiste – dessinatrice, peintre, écrivaine – et d’un musée, celui de l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Reconnue comme artiste de son vivant, Unica Zürn (Berlin 1916-Paris 1970) a ensuite été considérée davantage sous l’angle de son histoire tourmentée, marquée notamment par plusieurs séjours en institution psychiatrique, dont Sainte-Anne. En réunissant quelque 70 oeuvres, issues de la collection de l’hôpital et de nombreux prêts institutionnels et privés, cette exposition a pour objet de mettre l’accent essentiellement sur sa démarche artistique. Une exposition présentée dans deux belles salles voutées d’un bâtiment de l’hôpital en attendant que  la Collection Sainte-Anne, labellisée « Musée de France » en 2016, puisse être installée de manière permanente dans un lieu dédié.

Unica Zürn, 1950 Photographie de Man Ray

Inaugurée le 31 janvier 2020, cette exposition consacrée à Unica Zürn doit en principe s’achever le 31 mai. Comme elle est fermée au public depuis le début du confinement, on ne peut que souhaiter son éventuelle prolongation. Pendant ce temps, le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne (MAHHSA), la fait vivre en publiant chaque semaine sur Facebook et Instagram une oeuvre de l’artiste avec son commentaire et donne accès aux archives des expositions précédentes. (1)

Car celle dédiée à Unica Zürn s’inscrit dans la continuité des présentations historiques de la Collection Sainte-Anne. Ce nouveau cycle d’expositions commencé en 2017 a pour objet de préfigurer les prochaines salles d’exposition du musée, lorsque celui-ci pourra s’installer dans un lieu plus large et plus adapté à l’accrochage de ses collections permanentes, à savoir l’ancienne chapelle de l’hôpital, après d’importants travaux de rénovation.  (2)

La Collection Sainte-Anne comprend deux fonds distincts.  Le fonds muséal, constitué de quelque 1800 pièces, provient de dons reçus à l’issue de l’Exposition internationale d’art psychopathologique de 1950, mais aussi d’autres œuvres anciennes – certaines datant du XIXe siècle – réalisées en dehors d’un contexte psychothérapeutique. Celles-ci proviennent d’hôpitaux du Brésil, de l’Inde, de l’Italie, de la Suisse, mais aussi de collections personnelles de psychiatres français et étrangers.

Unica Zürn, Sans titre, Décembre 1961, Hôpital Sainte-Anne,

Quant au  fonds contemporain ou Collection d’étude, il est constitué d’œuvres réalisées depuis près de 60 ans au sein d’ateliers thérapeutiques. En effet les patients qui les fréquentent, s’ils sont propriétaires de leurs œuvres, choisissent souvent de les laisser. Il appartient alors au Centre d’Étude de l’Expression, et à l’hôpital, de les conserver et de les protéger. Ce fonds, actualisé en permanence, comprend aujourd’hui près de 70 000 œuvres.

La Collection Sainte-Anne dispose de cinq oeuvres réalisées par Unica Zürn lors de son hospitalisation dans l’établissement du 21 septembre 1961 au 23 mars 1963. Un chiffre qui ne correspond pas à la production intense de l’artiste pendant cette période et dont atteste sa correspondance avec Henri Michaux – qui lui apporte des carnets pour dessiner – et Hans Bellmer, dont elle est la compagne depuis 1953. Ce dernier a en effet récupéré une grande partie des oeuvres de Unica Zürn dans le but  « d’organiser une exposition pour qu’elle puisse continuer sa vie d’artiste, pendant son hospitalisation », explique le Dr Anne-Marie Dubois, directrice scientifique du MAHHSA. (3) L’exposition, qui comprenait également des oeuvres de Michaux, Man Ray et Max Ernst, a eu lieu dans une galerie en janvier 1962.

Unica Zürn, Sans Titre, 27 septembre 1962, Hôpital Sainte-Anne, Paris

La fréquentation, avec Hans Bellmer, du milieu surréaliste parisien a souvent valu à Unica Zürn d’être qualifiée d’artiste surréaliste. Pour Anne-Marie Dubois, « si des rapprochements sont possibles,  il semble que ses œuvres s’échappent des catégories artistiques pour témoigner leur style propre et reconnaissable en tous. »  C’est  précisément pour « redonner une unité » à ses oeuvres et  « redonner sa place d’artiste à part entière » à Unica Zürn, que cette exposition a été organisée. Car, pour Anne-Marie Dubois, « si elle a bénéficié d’un engouement posthume à partir des années 1980, on a trop mis l’accent alors sur sa vie, son « destin tragique », au détriment de son oeuvre, passée au second plan. On l’a en quelque sorte dépossédée de sa propre identité ». Et ce alors que  « ses médecins traitants ont été plus respectueux de la personne et de l’oeuvre. »

Certes, Unica Zürn était malade – elle souffrait vraisemblablement de schizophrénie – et à partir de 1960 sa vie est ponctuée de séjours en hôpitaux psychiatriques.

Hans Bellmer, Unica, 1958, coll. privée Paris

Au début des années 1950  elle avait rencontré à Berlin  Hans Bellmer, qu’elle a suivi à Paris. Celui-ci avait créé au début des années 1930 sa « poupée » désarticulée grandeur nature, objet fétiche dérangeant, qui devient le pivot de son oeuvre et lui vaut l’admiration du mouvement surréaliste. Même malaise devant les photos qu’il fait à la fin des années 1950 du corps ligoté d’Unica Zürn. L’une d’elle figure dans l’exposition. C’est de la fenêtre de l’appartement de Hans Bellmer qu’elle se jette dans le vide le 19 octobre 1970. Elle était alors en traitement à Maison-Blanche.

Unica Zürn, Sans titre, 1965, Collection privée, Paris, © Dominique Baliko

D’aucuns ont vu « une prémonition de sa fin dans le roman Sombre printemps, qu’elle écrit en 1967 », indique Anne-Marie Dubois, pour qui il s’agit là encore d’une « interprétation univoque« . Unica Zürn, qui a commencé par écrire des articles et nouvelles pour des journaux en Allemagne,  est également l’auteure de  L’Homme-jasmin, impressions d’une malade mentale et Vacances à maison blanche.

Réunir suffisamment d’oeuvres d’Unica Zürn, pour donner à voir leur originalité  a été une entreprise complexe et de longue haleine en raison de leur grande dispersion. Heureusement quelques musées – dont ceux de Jérusalem et de Lausanne – et surtout le réseau  des collectionneurs ont apporté leur soutien avec de nombreux prêts qui ont permis de réunir les quelque 70 oeuvres et les documents présentés sous les voutes de pierre nue de l’Institut de formation en soins infirmiers Virginie Olivier de l’hôpital Sainte-Anne.

Dans les dessins les motifs sont souvent empruntés au monde animal – notamment marin comme ce poisson emblématique du style de l’artiste, voir plus haut -, auquel s’ajoutent parfois des fragments humains, des yeux, des nez, des mains crochues; le trait – fin et sûr – se déploie en une infinité de formes entrelacées et minimalistes, qui attirent et séduisent à la fois par leur côté fantastique, leur virtuosité  esthétique, et aussi par leur inquiétante étrangeté, celle d’un esprit indéniablement « intranquille ». Une oeuvre originale, dense, cohérente, un univers singulier à découvrir.

Unica Zürn,« Sans titre » (vers 1965), coll. privée / Photo Dominique Balko

 

L’exposition fait aussi l’objet d’un catalogue : Unica Zürn, sous la direction d’Anne-Marie Dubois, édité par In Fine/ MAHHSA avec le soutien de la Fondation Antoine de Galbert, 176 p., 145 illustrations, 25 €.

(1) On peut également y avoir accès en s’inscrivant à la newsletter du MAHHSA
(2) Pour voir l’historique des expositions d’oeuvres de la Collection Sainte-Anne, cliquer ici
(3) Propos recueillis lors de la conférence sur l’exposition donnée  par le Dr Anne-Marie Dubois à Sainte-Anne le 12 mars 2020.

MAHHSA
1 rue Cabanis
75014 Paris
ouvert du mercredi au dimanche inclus de 14h à 19h, lors des expositions uniquement.
Pour contacter l’accueil du musée : 01 45 65 86 96
Courriel : accueil@musee-mahhsa.com

Entrée de l’Hôpital Sainte-Anne, 1 rue Cabanis

 

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Delaperche à Orléans: « Un artiste face aux tourments de l’Histoire »…

Jean-Marie DELAPERCHE, « Tous les âges passent sur l’aile du temps, vers 1817 »

… ou « un génie révélé ». C’est en ces termes que l’exposition au musée des Beaux-arts d’Orléans, consacrée à Jean-Marie Delaperche (1771-1843) a été annoncée et est présentée. Il s’agit bien en effet de révélation, puisque l’artiste était resté dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui. C’est à dire jusqu’à la découverte et l’identification en 2017 d’un ensemble de 91 dessins, jugés dignes des plus grands artistes de son temps. Une découverte qui a été suivie d’une longue enquête pour retracer la biographie et la carrière du dessinateur et peintre, d’Orléans où il est né à Paris où il meurt, en passant par Moscou où il a vécu une vingtaine d’années. Sans que soient pour autant levées toutes les zones d’ombre sur l’oeuvre  et la personnalité complexe de Jean-Marie Delaperche.
À voir jusqu’au 30 octobre 2020.

Jean-Marie DELAPERCHE, « Les adieux de Louis XVI »

« Véritable enquête… jeu de piste… grand travail de recherche dans les archives … », Olivia Voisin parle en connaissance de cause. Directrice des musées d’Orléans, et conservatrice des collections de 1750 à nos jours, depuis l’apparition des dessins sur le marché de l’art  en avril 2017, elle a préparé cette exposition dont elle a assuré le commissariat, entourée d’un comité scientifique de six personnes, dont une archiviste-paléographe. Car en l’absence de sources il a fallu effectuer d’importantes recherches pour reconstituer au gré des archives, la vie « tumultueuse »  non seulement de Jean-Marie Delaperche, mais aussi de son frère Constant et de leur mère Thérèse, tout une famille d’artistes originaires d’Orléans et qui ont poursuivi leur carrière à Paris, Moscou, chez les Ruinart à Reims ou les Rohan-Chabot à La Roche-Guyon.

Constant Delaperche, Scène de la vie de la Vierge (décor de la chapelle du château de La Roche-Guyon), vers 1815-1817.

Cette quête aura jusqu’au bout réservé des surprises, puisque l’exposition aura été retardée après la découverte de nouveaux documents auprès de la veuve d’un des descendants. Des documents qui ont conduit à ajouter quelque 120 pages au catalogue… (1) D’où il faut sans doute conclure, avec Olivia Voisin, que « l’oeuvre de Jean-Marie Delaperche reste encore à découvrir », d’autant que l’artiste a vécu loin des sphères officielles, refusant de signer ses oeuvres – seuls quatre dessins des 91dessins réapparus en 2017 portaient sa signature – et préférant sa liberté « au diktat de la critique ».

JEAN-Marie DELAPERCHE, « Hussard surgissant lors d’une veillée funèbre », 1817:18

L’exposition à Orléans constitue  une première et substantielle approche de son oeuvre. Outre les 91 dessins en question – acquis par le musée -, elle présente en effet une soixantaine de peintures, sculptures, dessins, gravures et archives provenant de diverses institutions et de collections privées (Château de Versailles,  musée de l’Armée, musées des Beaux-Arts de Reims et de Tours, archives Ruinart) qui permettent de replacer Jean-Marie Delaperche dans les contextes familial et historique, tous deux inséparables.

L’artiste et sa famille ont en effet connu une période historique plus que mouvementée, traversant l’Ancien Régime, les années de la Révolution, l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet. Des événements dont Jean-Marie Delaperche, « témoin silencieux », se fait l’écho dans ses dessins, de manière explicite ou allégorique. Ce sont les adieux de Louis XVI à sa famille, un hussard surgissant au milieu d’une scène tragique ou encore des scènes épiques empruntées à la mythologie grecque qui évoquent le contexte politique auquel est confronté l’artiste.

Jean-Marie Delaperche, « Le Naufrage », 1815

Un contexte particulièrement douloureux, puisque l’artiste perdra ses biens en 1812 dans l’incendie de Moscou par Napoléon et ses deux fils dans la débâcle de l’armée napoléonienne. Cruel paradoxe de l’Histoire : ce royaliste profondément marqué par la Révolution – la plupart des amis de sa mère avaient été décapités et son père emprisonné – était parti en Russie pour y trouver du travail mais aussi pour fuir Napoléon…

Sur le plan artistique cette période de vingt ans hors de France, de 1804 à 1824, lui permettra aussi de s’ouvrir à de nouvelles influences, celles de peintres allemands, anglais et russes. Il développera par le biais du dessin une réflexion sur la tyrannie, les tourments de l’Histoire et une approche philosophique de la vie et du monde. Un dernier aspect auquel on avoue avoir été particulièrement sensible.

Constant DELAPERCHE, Portrait des enfants de l’artiste, vers 1822. © Collection particulière

De retour en France, il s’installe à Paris comme portraitiste avec son frère Constant. Leurs oeuvres ne franchissent pas la porte du Salon. Ils meurent tous deux en 1843.

Cette exposition aura aussi été l’occasion de découvrir le musée des Beaux-Arts d’Orléans, un des premiers à avoir été créé en France en 1799. Inauguré officiellement en 1825, il est installé depuis 1984 dans un nouveau bâtiment signé Christian Langlois, à côté de la cathédrale, avec 3000 m2 d’exposition permanente et 400 m2 d’exposition temporaire. Parmi son fonds de tableaux d’écoles étrangères, citons le Saint Thomas de Velazquez, récemment restauré.

Jean-Jacques SCHERRER, « Jeanne d’Arc victorieuse des Anglais entre à Orléans », 1887 / Photo db

 

Bien sûr, Jeanne d’Arc se devait d’être présente : elle l’est dans la vaste entrée du musée avec l’immense toile de Jean-Jacques Scherrer, Jeanne d’Arc victorieuse des Anglais entre à Orléans, présentée au Salon de 1887. À notre arrivée, un groupe de jeunes enfants étaient assis à ses pieds, écoutant sagement les explications de leur accompagnatrice …

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(1) Un imposant catalogue richement documenté, co-édité par Snoek et le MBA d’Orléans.

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Salon RÉTROMOBILE : Retour sur un parcours subjectif où il est aussi question de Licorne…

La voiture est une passion masculine. On a pu le vérifier lors de la 45ème édition de Rétromobile, Salon international de la voiture de collection, qui s’est tenue au Parc des Expositions de la Porte de Versailles à Paris du 5 au 9 février 2020 et qui a réuni plus d’un millier de véhicules de collection. Si les femmes n’y étaient pas totalement absentes, les hommes  constituaient l’écrasante majorité des visiteurs. Ce n’est pas un scoop. L’intérêt du constat réside davantage ici dans le regard porté  sur les voitures, du curieux au passionné, du simple amateur au collectionneur avéré. Un regard qui s’attache à l’objet, son histoire, ses caractéristiques techniques – la performance sur route mais aussi l’ingéniosité mécanique – , la beauté des formes, la prouesse des restaurations, l’évolution des marques et leur éclectisme, de la voiture de course au tracteur. Lire la suite

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