Le « Dictionnaire des mots parfaits » aux éditions Thierry Marchaisse


Après les dictionnaires des « mots manquants » et  des « mots en trop » , avec ce dernier opus des « mots parfaits » s’achève la trilogie de ces dictionnaires qui n’en sont pas vraiment, orchestrés  par Belinda Cannone et Christian Doumet et publiés par les Éditions Thierry Marchaisse. Au fil des ans une centaine d’écrivains se seront donc prêté au jeu, ouvrant leur « atelier secret » des mots, pour en regretter l’absence ou en rejeter l’usage ou encore élire leurs favoris. Car bien sûr, la perfection est ici synonyme de préférence tout à fait personnelle, dans la relation intime que chacun entretient avec la langue et ses mots. Outre les moments de plaisir et de découverte que ce Dictionnaire des mots parfaits  réserve au lecteur, il est l’invitation faite à celui-ci d’aller en quête des siens, de mots parfaits…

S’il est une règle que ce dictionnaire hors norme respecte, c’est l’ordre alphabétiques des « entrées », soixante-sept au total, d’adéquat à vie. Tout un programme! Adéquat, d’ailleurs, ce pourrait être la définition d’un mot dit parfait. Car si la subjectivité domine dans l’attachement à certains mots, des auteurs s’essaient quand même à définir ce qui en fait la « perfection », comme – justement – l’adéquation à la chose. Mais aime-t-on le mot parce qu’on aime la chose qu’il désigne? Une question qui flotte entre Platon et Spinoza… C’est en tout cas l’option retenue par François Bordes pour bouquiniste : « le mot n’est pas joli, mais la chose qu’il désigne est si belle, si nécessaire,… », écrit-il. N’y aurait-il pas là une certaine confusion? Un peu plus loin en effet la plume de Pascal Commère s’affole avec groseille : « Me voilà pris au jeu. Habité d’une idée qui doit tout à un mot (…) Qu’est-ce qui dans le mot fait qu’il est et pas un autre? (…) Qu’est-ce qu’une groseille? La chose est si petite, presque insignifiante »…

Belinda Cannone & Christian Doumet / DR

Gilles Ortlieb voit dans la recherche d’ une « définition du mot parfait, et (de)ce qui le fonde », un préalable nécessaire. Peut-être   « Une succession de sons entrant en résonance avec l’idée qu’on se fait de ce qu’ils désignent, sans la moindre dissonance? », suggère-t-il. Avant de finalement porter son choix sur le mot varlope… emprunté à l’ébénisterie, ne nous méprenons pas.

D’autres pistes sont suggérées au fil des pages. Les mots parfaits seraient-ils ceux qui sont intraduisibles? Ou rares? Comme Masulipatan, élu par Christophe Pradeau qui a puisé sa signification dans le Littré – « un des derniers à lui avoir réservé une place dans sa nomenclature » – : « très fine toile de coton des Indes, ainsi dite de la ville de Masulipatan où on la fabrique ». Le lecteur, qui avait d’abord cru à  un animal imaginaire – genre Marsupilami – ou à un mot à la Queneau – Doukipudonktan – voit son lexique personnel enrichi d’un nouveau substantif. Mais difficile à placer dans la conversation, on en conviendra…

Ce qui n’est pas le cas de métamorphose, choisi pour sa musicalité, car  « tout mot doit d’abord charmer par lui-même, sans autre mérite que sa musique », nous dit Béatrice Commengé. « Mais, ajoute-t-elle, le miracle de sa perfection tiendra à ce mystérieux accord qui surgit parfois entre le sens et la mélodie ». Et ce sens pour l’auteure est tout simplement celui de la « vie »…

« Baltimore », Jean-Philippe Domencq à la Maison de la poésie (4 juin 2019

Le mot nuit, élu par Renaud Ego est l’occasion d’un détour par l’allemand « nacht » et l’anglais « night », qui ne soutiennent pas la comparaison avec le vocable de la langue française et « cette union vécu comme parfaite d’un signifiant et d’un signifié ». Laquelle, bien sûr « tient aux valeurs que j’accorde à la nuit elle-même », précise-t-il.

Plus radicale est la démarche de Jean-Philippe Domecq : évoquant son amour pour le mot Baltimore, il avoue n’avoir « jamais cherché à savoir pourquoi » et n’avoir « toujours pas envie de savoir ». Il ne sait qu’une chose, « une seule : Baltimore est une ville américaine ». Et loin de se sentir frustré, le lecteur lui sait gré de cet amour inconditionnel du mot pour le mot…

En ce qui concerne la forme, il y a les auteurs minimalistes auxquels quelques lignes suffisent pour énoncer leur choix : une douzaine pour Enthousiasme (Simonetta Greggio), deux seulement à Franck Lanot : « le mot parfait est parfait / le mot parfait est parfait » ! Et il y a – ils sont plus nombreux – les auteurs prolixes avec quelque quatre ou cinq pages. Avec une mention spéciale à Philippe Renonçay qui ne lâche qu’au bas de la septième page le mot Merci, concluant son article comme  Romain Gary avait conclu Vie et mort d’Émile Ajar :  « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » (1)

C’est sur le mot vie que s’achève le Dictionnaire des mots parfaits, avec un beau texte de Jean-Pierre Martin pour qui ces trois lettres illustrent parfaitement la phrase de Diderot : « Un mot n’est pas la chose, mais l’éclair à la lueur duquel on l’aperçoit ». Si le mot mort – on ne s’en étonnera guère – n’y figure pas, la chose n’en est toutefois pas absente. L’ouvrage est dédié à Pierrette Fleutiaux, morte brutalement le 27 février 2019 : « Son dernier geste d’écriture restera donc ainsi éternellement suspendu entre ses deux mots préférés : astrophysique  et coquelicot » .

On avait rendu compte ici-même du Dictionnaire des mots manquants  et du Dictionnaire des mots en trop

(1) Vie et mort d’Émile Ajar a été publié en 1981 par Gallimard à qui Romain Gary l’avait envoyé le jour de son suicide, le 2 décembre 1980.

Editions Thierry Marchaisse
221 rue Diderot
94300 Vincennes
Tél. : +33 (0)1 43 98 94 19

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« Monumental Balzac » au musée des Beaux-Arts à Tours …

 

De gauche à droite : »Balzac en redingote » 1891; « Balzac nu » 1892; « Balzac en robe de moine » 1893; « Balzac, étude drapée 1896 © Musée Rodin


… ou la Petite histoire des monuments au grand écrivain, contée dans la ville qui l’a vu naître il y a 220 ans, le le 20 mai 1799. Une histoire pleine de péripéties qui court sur un peu plus d’un siècle, avec des monuments réalisés – encore debout ou détruits,  d’autres restés à l’état de projet ou d’autres encore à venir… De la sculpture de Paul Fournier, inaugurée à Tours en 1889  à celle de Falguière, inaugurée à Paris en 1902, en passant bien sûr par « le » monument qu’est le Balzac de Rodin, objet de scandale en 1898 avant d’être reconnu comme une oeuvre majeure. Et ce n’est pas le moindre intérêt de cette exposition que de présenter un nombre important de pièces évoquant  la longue gestation –  sept ans – de la sculpture de Rodin. Une histoire des monuments à Balzac qui se poursuit à Tours avec la commande passée à l’artiste conceptuel Nicolas Milhé pour une série d’oeuvres en hommage à la Comédie humaine…
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«  Le journal d’un homme de trop » au Théâtre Darius Milhaud à Paris

« Comment rester tranquille alors que la vie est passée ? J’ai tout de même le droit de me souvenir, de chercher pourquoi… » Ces mots sont ceux de Nicolas Nicolaïevitch Tchoukaltourine, un homme atteint d’une maladie incurable et qui, à l’approche de la mort, décide d’écrire son journal. Peut-être ainsi comprendra-t-il pourquoi rien n’a été possible dans sa vie. De la nouvelle d’Ivan Tourgueniev publiée en Russie en 1850, Jérôme Godeau pour l’écriture et Yacine Benyacoub pour la mise en scène livrent une adaptation théâtrale réussie. La qualité du spectacle doit aussi beaucoup à toute l’équipe artistique et technique, et notamment à la scénographie numérique inventive de Mahfoud Yacef et, bien sûr, à la justesse d’interprétation des quatre acteurs – Gérard Gheleyns, Martin Alcouffe, Pascale Karsenti, Juliette Pi – qui se partagent sur la scène le présent et le passé de cet « homme de trop »…

De gauche à droite et de haut en bas : Gérard Gheleyns, Martin Alcouffe, Pascale Karsenti, Juliette Pi

On osera dire que le spectacle, lui, n’est pas de trop. Il ne reste  que trois dates pour le découvrir dans la petite salle du théâtre Darius Milhaud : le dimanche 26 mai à 15h et les vendredis 7 et 21 juin 2019 à 21h.
En souhaitant que d’autres scènes puissent l’accueillir …

« La voix de Nicolas Nicolaïevitch, couché sur le divan, fait resurgir quelque chose de très archaïque. Elle s’élève au présent sans jamais cesser de raviver le passé, captive du manque, de l’objet perdu. Lancinante, elle rejoue sans cesse ce qui aurait pu être et n’a pas été, elle invoque les fantômes de l’amour ni donné ni reçu… derniers remords avant l’oubli définitif. » (Jérôme Godeau)

 

 

Théâtre Darius Milhaud
84 Allée Darius Milhaud
75019 Paris
Téléphone : 01 42 01 92 26

MÉTRO:
Ligne 5 : Station PORTE DE PANTIN (300m du Théâtre)
Ligne 7 : Station DANUBE (400m du Théâtre)

 

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Exposition « De l’immersion à l’osmose, Chaosmose » au Château de Rentilly

Bojan Sarcevic, coll. IAC/ Photo Bernd Borchardt ©Bojan Sarcevic

Le Frac Ile-de-France accueille sur son site du Château de Rentilly une exposition réalisée à partir d’oeuvres issues de la collection de l’Institut d’art contemporain (IAC) Villeurbanne/Rhône-Alpes. Une interrogation sur les modalités et les bouleversements de notre présence au monde constitue le fil conducteur de « Chaosmose, de l’immersion à l’osmose » . Dépassant une vision anthropomorphe et anthropocentrique, les artistes explorent la relation de l’homme au monde, au cosmos,  en faisant appel à toutes les formes d’expression : vidéo, sculpture, installation, photo, dessin…
À voir jusqu’au 21 juillet 2019 Lire la suite

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« Rwanda 1994, notre histoire? » : exposition au Mémorial de la Shoah à Paris

 

Dessin Diane 12 ans

 

 

« J’ai surmonté tellement de choses, Je suis immortelle!

    Je vais vivre sous l’avocatier que        mon père  a planté et vivre d’avocats

     Plus tard, je planterai des               graines. »

 

 

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« De l’art des fous à l’art psychopathologique » # 2 : La Collection Sainte-Anne autour de 1960

Christine Rabeneau, sans titre, 1966 / DR

Cette nouvelle exposition au Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne présente des oeuvres créées par des patients autour des années 1960. Elle fait suite au premier volet réalisé au dernier trimestre 2018 avec une sélection d’oeuvres  des années 1950 (1)
Ce second volet a pour particularité de présenter des oeuvres en grande partie créées dans les premiers ateliers d’art-thérapie de l’hôpital, par des malades dont certains avaient une pratique artistique avant leur hospitalisation. Huit artistes au total, et des oeuvres passionnantes, mises en valeur dans les deux belles salles de la cave voutée qui abrite le musée.
À voir jusqu’au 28 avril 2019
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Pirandello au théâtre de l’Athénée : « Six personnages en quête d’auteur » particulièrement inspirés…

« Sei personaggi in cerca d’autore » /Photo Marco Ghidelli


Disons-le en italien : Sei personaggi in cerca d’autore, car c’est la troupe du Teatro Stabile di Napoli que la scène de l’Athénée-Louis Jouvet accueille – seulement – jusqu’au 10 février 2019. La première représentation – en italien surtitré en français – jeudi 7 février a été ovationnée par le public, et à juste titre. La mise en scène de Luca De Fusco et les acteurs du Teatro Stabile di Napoli offre une bien belle et réjouissante version de cette pièce de Luigi Pirandello (1867-1936). Écrite en 1921, elle propose rien moins qu’une réflexion sur le théâtre lui-même, sur le rapport entre la réalité et la représentation, sur la notion même de personnage et son lien avec l’auteur et les acteurs… Un propos vertigineux et complexe, une oeuvre subtile qui demeure depuis bientôt cent ans une référence, un « classique » régulièrement joué.
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