« Les Contes cruels de Paula Rego » au musée de l’Orangerie

Paula Rego, « la fille du policier »  1987 © Paula Rego. Courtesy Marlborough Fine Art

À 80 ans passés, l’artiste portugaise Paula Rego fait enfin l’objet d’une exposition conséquente dans un musée parisien.(1) Rassemblant quelque soixante oeuvres –  peintures et gravures des années 1980 à 2000 – ces « Contes cruels », s’ils constituent davantage une anthologie qu’une rétrospective, permettent néanmoins une approche cohérente de l’art singulier, puissant et dérangeant de Paula Rego. Un art figuratif et narratif qui puise son intensité et souvent sa violence dans la propre vie de l’artiste, la complexité des rapports humains, la condition des femmes, la cruauté des contes, l’incohérence des rêves, le brouillage des frontières entre l’humain et l’animal. L’intérêt de cette exposition du musée de l’Orangerie réside aussi dans le fait de présenter des oeuvres de Goya, Redon, Daumier ou Louise Bourgeois, en contrepoint de celles de Paula Rego. À voir jusqu’au 14 janvier 2019.

Paula Rego est née à Lisbonne en 1935, sous la dictature de Salazar, « une société implacable, mortelle pour les femmes » (2). Paradoxalement, c’est grâce à son père, profondément libéral et conscient du talent de sa fille pour le dessin et la peinture, qu’en 1952 elle quitte le Portugal pour l’Angleterre où elle va étudier à la Slade school of Fine Art de Londres. C’est là qu’elle rencontre le peintre Victor Willing qui deviendra, des années (et trois enfants) plus tard, son mari. De 1957 à 1974, le couple vit au Portugal, où Paula Rego commence à se faire connaître à travers des collages très politiquement incorrects, notamment contre les guerres coloniales. Durant cette période, elle partage son temps entre le Portugal et Londres où elle expose en 1962 et 1965 et où elle s’installera définitivement en 1974. En 1976, grâce à une bourse de la Fondation Gulbenkian, elle se plonge dans l’univers des contes et de leurs illustrations, au fil des mois passés au British Muséum et à la British Library, « certains rencontrent Dieu, d’autres les contes », dira-t-elle. Une manière « d’aller aux origines, à ce qui est en nous et ne connaissons pas ». Son style redevient alors plus figuratif. En 1987, elle expose avec succès sa série Girl and Dog.

Paula Rego, « La Danse » 1988 © Tate London 2018

Le tableau La danse choisi pour l’affiche et exposé dans la première salle est daté de 1988. C’est l’année où son mari meurt d’une sclérose en plaques détectée vingt ans plus tôt et qui l’a progressivement cloué sur un fauteuil roulant. Cette scène de danse au clair de lune, à la fois réaliste et onirique, peut être lue comme une évocation des années, plutôt heureuses, où le couple et ses trois enfants ont vécu au Portugal, à Ericeira, sur la côte. Willing, au premier plan, danse avec une partenaire dont la blondeur évoque une autre femme que son épouse – rappel sans doute d’un épisode douloureux. Paula Rego, ce serait plutôt cette figure féminine imposante en costume traditionnel qui, tournant le dos à la mer et ignorant les danseurs, s’avance seule mais résolue, vers ce qui est à venir…

La Tate Gallery achète ce tableau en 1989. La même année, l’artiste fait l’objet d’une première exposition personnelle, « Paula Rego : Nursery Rhymes », à la prestigieuse Galerie Marlboro Fine Art de Londres, qui la représente désormais. Réalisant ses propres illustrations gravées de ces comptines pour enfants, elle fait ressortir la cruauté et la perversion souvent sous-jacentes dans les contes pour enfants.

Paula Rego, « Femme-chien » © Musée de l’Orangerie/Sophie Boegly Crépy

À partir des années 1990, Paula Rego travaille au pastel. C’est avec cette technique qu’elle réalise des oeuvres de grand format.  Habitée par une certaine littérature et culture visuelle du XIXe siècle, réaliste et fantastique  – Jane Eyre, Peter Pan, Daumier, Goya, Lewis Carroll, Hogarth, Ensor, Degas… , elle y mêle des éléments autobiographiques et des thèmes de société. On l’aura compris, les histoires sont au coeur de sa création artistique. Des « histoires » avec lesquelles elle prend des libertés: « tout en aimant les histoires je veux les malmener comme lorsqu’on cherche à faire du mal à la personne que l’on aime ». Une ambivalence qui traverse son oeuvre. Comme ces Mulheres Cão (femmes-chien)  : « Dans ces tableaux chaque femme-chien n’est pas opprimée, mais puissante ».

Paula Rego, Dancing Ostriches © Musée de l’Orangerie/Sophie Boegly Crépy

Le cinéma sera aussi source d’inspiration, lorqu’en 1995, sollicitée dans le cadre de l’exposition célébrant le centenaire du cinéma, Paula Rego s’inspire  de la Danse des autruches du film Fantasia de Walt Disney pour créer la série Dancing Ostriches. Dans ces tableaux au pastel, les femmes sont massives, comme souvent, et maladroites, à l’instar des volatiles. En contrepoint, les danseuses de Degas, elles aussi sans véritable grâce et au pastel, sont bienvenues…

Paula Rego, élément de gauche du tryptique « The Fisherman » (« Le Pêcheur ») © Musée de l’Orangerie/Sophie Boegly Crépy

Dans les dernières oeuvres présentées (années 2004-2005), c’est un personnage de théâtre qui apparait, le « Pillowman », inspiré de la pièce du même nom de Martin McDonagh (4) qu’elle découvre en 2003. Cet « homme oreiller » est au coeur de deux grands triptyques, celui du pêcheur et  le Pillowman… Dans ce personnage, dont l’apparence peut paraître effrayante, Paula Rego projette l’image de son père, protecteur et aimant. C’est à ses côtés qu’elle a découvert livres et images …

Par ailleurs, dans son atelier de Londres, Paula Rego façonne et met en scène mannequins, poupées et masques, crée des personnages ou animaux qu’elle transforme et travestit, les installant dans des sortes de saynètes. Elle s’entoure de sculpteurs comme Cathie Pilkington ou Ron Mueck, son gendre, dont on peut voir le Pinocchio dans l’exposition.

Paula Rego, « O Anjo », 1998 © Musée de l’Orangerie/Sophie Boegly Crépy

Quant au tableau O Anjo, impressionnante figure féminine d’ange à la fois gardien et vengeur, glaive dans la main droite et éponge dans l’autre, symboles de la Passion du Christ, on peut y voir – au-delà de l’histoire (O crime do Padre Amaro) qu’il conclut (4) – comme une représentation à la fois réaliste et symbolique de la femme : forte, déterminée et agissante, telle que la sait et la souhaite Paula Rego…   

Unique artiste femme du groupe de l’École de Londres qui regroupe entre autres Francis Bacon, Lucian Freud ou David Hockney, elle y a toute sa place avec une oeuvre qui, largement reconnue en Angleterre et au Portugal (où elle a son musée), ne l’est pas encore suffisamment en France.

Espérons que cette exposition au musée de l’Orangerie contribue à la faire mieux connaître, en attendant la rétrospective qui donnera enfin toute la mesure de l’oeuvre de Paula Rego … ( 5)

Paula Rego, Pinocchio ©-Musée de l’Orangerie/Sophie Boegly Crépy


(1) Une première exposition de Paula Rego avait été présentée en 2012 à la Fondation Calouste Gulbenkian à Paris, en partenariat avec la Fondation Paula Rego/Casa das Histórias à Cascais au Portugal.
(2) Paula Rego, in Histórias & Segredos, un film de Nick Willing, le fils de l’artiste. Dans ce documentaire passionnant réalisé en 2016 par son fils, Paula Rego a accepté de se confier sur sa vie et son oeuvre. (Édité en dvd)
(3) Dramaturge et réalisateur britannique que son film Three Billboards (Les panneaux de la vengeance) en 2017 a fait connaître.
(4) Il s’agit d’une série de tableaux (1998) basée sur le roman O crime do Padre Amaro, de l’écrivain portugais du XIXe siècle, Éça  de Queiroz. Le livre, publié en 1875, a été censuré à l’époque pour son anti-cléricalisme.
(5) On pense à la rétrospective Amadeo de Souza Cardoso (1887-1918), organisée au Grand-Palais en 2016 et qui nous avait permis de découvrir l’originalité de ce peintre portugais.

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« Pathelin, Cléopâtre, Arlequin » : Le théâtre de la Renaissance s’expose à Écouen

Château d’Écouen, vue aérienne, © musée national de la Renaissance

Le château d’Écouen, musée national de la Renaissance, accueille  une exposition consacrée au théâtre français de la fin du XVe siècle aux années 1610. De la farce à la comédie italienne en passant par la tragédie, Pathelin, Cléopâtre, Arlequin explore les différentes formes théâtrales de cette époque où, héritier des traditions du Moyen Âge, le théâtre s’enrichit des idées, arts, échanges et inventions de la Renaissance. Ouverte sur l’Histoire et les Beaux-Arts, l’exposition rassemble 137 pièces – manuscrits, dessins, maquettes, tableaux, objets, etc. – présentées de façon très accessible et qui dialoguent avec les oeuvres permanentes du musée.
À voir jusqu’au 28 janvier 2019. Lire la suite

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« Ossip Zadkine, L’instinct de la matière »

Osssip Zadkine, « Jeune fille à l’oiseau » / Photos db


Organisée à l’occasion du 130ème anniversaire du sculpteur Ossip Zadkine né en1888 en Russie et mort à Paris en 1967, cette nouvelle exposition du musée Zadkine à Paris met en lumière la manière dont l’artiste dialogue avec les  matériaux et médiums qu’il utilise : la pierre, les différentes essences de bois, mais aussi l’encre, l’aquarelle et la gouache. Ossip Zadkine, L’instinct de la matière permet en effet de découvrir cette partie moins connue de la création de l’artiste que sont ses oeuvres sur papier. C’est aussi l’occasion d’apprécier ce lieu intime et paisible qu’est le musée Zadkine avec son jardin, à deux pas du Luxembourg…
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Rui Chafes et Alberto Giacometti : rencontre à la Fondation Gulbenkian à Paris

Rui Chafes et Alberto Giacometti, « Gris, vide, cris », 2018, Fondation Gulbenkian Paris/ Photo db

L’exposition « Gris, vide, cris », présentée à la délégation en France de la Fondation Calouste Gulbenkian jusqu’au 16 décembre 2018, réunit des oeuvres du sculpteur portugais Rui Chafes et d’Alberto Giacometti. Le premier est né en 1966, l’année où meurt le second. Il ne s’agit ni de confrontation, ni de filiation entre deux artistes que rien a priori ne rassemble, mais plutôt  d’une rencontre. Par le biais de ses propres sculptures, réalisées à cette occasion, Chafes propose une approche inédite d’une sélection d’oeuvres de Giacometti que le visiteur est invité à découvrir dans une proximité singulière et troublante… Lire la suite

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De belles choses : sélection d’automne

Dans le foisonnement d’événements de cette nouvelle saison artistique et culturelle, voici quelques pistes. Avec une préférence pour des manifestations moins courues, plus confidentielles. Voire secrètes…

Martin Guillaume Biennais, Secrétaire à abattant, vers 1804-1814

 

… Comme l’exposition Meubles à secrets, secrets de meubles, présentée au château de Malmaison, du 17 novembre 2018 au 18 février 2019. C’est l’achèvement de la restauration par l’Ecole Boulle d’un meuble à secrets de Martin Guillaume Biennais (1764-1843), secrétaire exceptionnel tant par son esthétisme que par l’ingéniosité de son fonctionnement, qui a suscité l’idée de cette exposition rassemblant une quarantaine de ces meubles et objets précieux dans les appartements de Joséphine et de Napoléon. Lire la suite

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« Devenir traces » : Chambord accueille les dessins de Jérôme Zonder

Vue de l’exposition « Devenir traces » au château de Chambord © Marc Domage

Depuis 2010 le château de Chambord s’est ouvert à l’art contemporain avec des expositions monographiques. C’est au tour du dessinateur Jérôme Zonder d’investir les lieux jusqu’au 30 septembre 2018, avec l’exposition Devenir traces qui réunit plus de 130 oeuvres dont près de la moitié réalisées pour l’occasion. Essentiellement fondé sur notre rapport à l’Histoire, sa violence et sa mémoire, le travail de Jérôme Zonder – au fusain, à la mine de plomb ou à l’empreinte – résonne avec les vicissitudes de cette Histoire dont ont été témoins les murs du château qui s’apprête à célébrer son 500ème anniversaire. Lire la suite

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La Malmaison coté Jardin avec les aquarelles d’Auguste Garnerey

Auguste Garnerey, Malmaison, intérieur de la serre chaude /Photo Rmn


Après Malmaison, le palais d’une impératrice (1), les Éditions des Falaises publient Auguste Garnerey, vues du jardin de Joséphine. En aménageant le jardin de la Malmaison, acquise en 1799, l’impératrice a souhaité en faire un lieu extraordinaire où aux essences déjà présentes dans le jardin à l’anglaise créé avant la Révolution, viendraient se mêler des plantes venues d’ailleurs, en un mot « exotiques ». C’est au peintre-jardinier Jean-Marie Morel, qu’elle en a confié la conception et la réalisation. Le jardin n’ayant pas survécu à celle qui l’avait rêvé, les  aquarelles d’Auguste Garnerey, un des maîtres de dessin de sa fille Hortense, constituent donc un témoignage précieux. Les voici rassemblées dans un bel ouvrage, avec l’éclairage de l’historien Christophe Pincemaille
. Lire la suite

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