Exposition « Cités-Jardins/Cités de demain, une idée du bonheur » à Elbeuf : retour vers le futur

Musée d’Histoire Urbaine et Sociale de Suresnes, jardinier / DR

Cette exposition, présentée à La Fabrique des savoirs jusqu’au 21 octobre 2018, invite à redécouvrir l’histoire et le patrimoine régional des Cités-Jardins, ces ensembles d’habitat social construits en France à partir du début du XXe siècle. Cités-Jardins/Cités de demain propose aussi une interprétation contemporaine de ce modèle urbain, en écho aux problématiques actuelles de développement durable. C’est aussi l’occasion de découvrir le magnifique ensemble de bâtiments industriels, témoignage du passé textile d’Elbeuf, au sein duquel est installée depuis 2010 La Fabrique des savoirs.

Aménagée par la Métropole Rouen-Normandie sur le site des anciennes usines Blin et Blin (1) la Fabrique des savoirs regroupe un musée de territoire (sciences naturelles, archéologie et patrimoine industriel), le Centre d’interprétation du patrimoine (CIAP) et le Centre d’archives patrimoniales. Tout au long du parcours de Cités-Jardins/Cités de demain, on aura en contrepoint la vue plongeante sur les bâtiments de brique rouge des anciennes usines reconverties au début des années 1980 en logements et commerces.

Les usines Blin et Blin, hier et aujourd’hui (vue partielle) © db

L’exposition commence par une intéressante et nécessaire introduction sur le logement ouvrier et les utopies sociales de la fin du XIXe. Ces dernières ont nourri des projets expérimentaux, comme le Familistère de Guise, dans l’Aisne, conçu par Jean-Baptiste-André Godin, fabricant des fameux poêles qui ont chauffé la France pendant plus d’un siècle. S’inspirant de Charles Fourier et de son Phalanstère, l’industriel entreprend, de 1859 à 1883, la construction d’un « palais social », soit  465 logements regroupant près de 2000 personnes, avec un confort remarquable pour l’époque – eau courante,  chauffage central, W.C, salle de bain, vide-ordure – et de nombreux  équipements collectifs : crèches, écoles, théâtre, bibliothèque, magasins. Godin lui-même y habitera. (2)

Ebenezer Howard, diagramme des Trois aimants/ Photo db

Parmi les utopies sociales de cette fin de siècle, le concept de cités-jardins émerge en Angleterre, avec Ebenezer Howard (1850-1928): « J’entreprendrai donc de montrer comment (…) on peut jouir de possibilités de vie égales – que dis-je? supérieures – à celles qu’offre ne ville populeuse, tandis que les beautés de la nature environneront, baigneront chacun de ses habitants », écrit l’urbaniste britannique en 1898. Cette phrase, extraite de son ouvrage To-Morrow : a Peacefull Path Real Reform figure dans l’exposition aux côtés de  quelques croquis, dont le diagramme  des Trois aimants (Three Magnets) – « Où iront les gens? ville, campagne ou ville-campagne … 

Paradoxalement, seules trois cités-jardins seront réalisées outre Manche, tandis que le modèle se diffuse rapidement en Europe et notamment en France, à commencer par la région parisienne où, comme l’explique Élise Laurenceau, Animatrice de l’architecture et du patrimoine de la MétropoleRouen Normandie et commissaire de l’exposition,  « face à l’anarchie des constructions livrées aux mains des investisseurs et spéculateurs, s’impose la nécessité d’un  urbanisme social concerté ». Celui-ci pourra voir le jour avec  le vote en 1912 d’une loi créant les offices publics de HBM (Habitations à Bon Marché).

Cité-Jardin de Suresnes © MUS (Musée d’Histoire Urbaine et Sociale de Suresnes)

De nombreux documents – photos, plans, dessins, maquettes – accompagnent ce processus qui conduit à l’édification des nombreuses cités-jardins à la périphérie de Paris. S’y distingue la figure d’Henri Sellier (1883-1943) qui va mettre en application ses pensées politiques, utopiques, sociales, philosophiques, hygiénistes dans la construction de cités-jardins dans l’ancien département de la Seine, à commencer par la ville de Suresnes dont il est le maire.

1927-1954, Cité-jardin Le Pré-Saint-Gervais, Pantin, Les Lilas: étude de façade © Fonds Dumail (architecte) SIAF

À la tête de l’Office HBM de la Seine depuis 1915 , il est à l’origine de la création de quinze cités-jardins édifiées entre 1920 et 1945. (3) Avec toujours ce même souci d’offrir une qualité de vie reposant à la fois sur le confort des logements dans des immeubles à taille humaine, l’hygiène, un cadre agréable avec jardins, équipements collectifs et commerces de proximité, ainsi que la mixité sociale – certaines cités comportent des ateliers d’artisans et d’artistes. (4)

En Normandie, et sur le territoire de l’actuelle Métropole Rouen-Normandie, s’élèvent aussi des cités-jardins, comme celle du Trait. L’arrivée des chantiers navals à partir de 1917, contraints au replis pendant la guerre, modifie alors durablement l’aspect de la ville qui sera construite progressivement sur le modèle de la « cité jardin » dans un style néo-régional, pour loger le personnel des chantiers. Après la fermeture des chantiers navals, la ville a continué son développement autour de la zone industrielle et de ses nombreux commerces, tout en conservant son architecture très originale. Une architecte et une paysagiste, en résidence en 2016, ont posé un regard neuf sur cet îlot singulier. Car, comme le souligne Élise Laurenceau, « ce patrimoine n’est pas encore bien identifié localement, contrairement à celui d’Île-de-France, et il importe d’y porter un nouveau regard ». À quoi cette exposition entend, précisément, contribuer.

Eco-quartier des Noès, Val-de-Reuil /Atelier Architecture Philippe Madec © Pierre-Yves Brunaud / Picturetank

Pour les organisateurs, le modèle des cités-jardins apparait aujourd’hui, après plus d’un siècle de recul, comme « un concept urbain intéressant à plusieurs titres : il propose une échelle de quartier à dimension humaine, où la mixité des fonctions et la qualité des espaces répondent à des préoccupations tant sociales qu’environnementales ». Et de mettre en avant les « éco-quartiers », comme témoignage d’une « interprétation renouvelée et innovante ». Avec pour exemples l’éco-quartier des Noés, à Val-de-Reuil, et la cité-jardin du Petit-Bétheny, à Reims. Cette dernière avec ses 225 logements dont 114 maisons individuelles avec jardins privatifs, construits en 2006 sur une friche industrielle selon les critères de haute qualité environnementale (HQE) apparait comme une version actualisée de la cité-jardin du Chemin Vert édifiée de 1921 à 1933, elle aussi par la société de HLM Le Foyer Rémois.

Après la visite de l’exposition, celle du musée de la Fabrique des savoirs s’impose, pour découvrir ses collections riches de près de 45 000 pièces – oeuvres, objets, animaux naturalisés. Les impressionnantes machines sont là pour rappeler que la Fabrique des savoirs est implantée dans une annexe des usines Blin et Blin construite en 1890 pour abriter les ateliers de mélange de la laine, d’échardonnage, d’encollage, d’ourdissage et de tissage…

Elbeuf, la Fabrique des savoirs, musée, section « Textile » © db


(1)
Du nom d’une famille d’industriels alsaciens qui, parmi beaucoup d’autres, s’est installée à Elbeuf en 1871 fuyant l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne.
Si les premières traces d’activité de drapiers sont apparues à Elbeuf à la fin du XVe siècle, c’est la création en 1667 par Colbert de la Manufacture royale de draps d’Elbeuf, qui donne un véritable essor à la production.
(2) Le familistère de Guise a fait l’objet d’un classement au titre des monuments historiques le 4 juillet 1991 et son ancien jardin, d’une inscription en 19911. Depuis 2010, il accueille un musée de site, classé musée de France.
(3) Boulogne, Champigny-sur-Marne, Charenton le Pont, Chatenay-Malabry, Drancy, Drancy la Muette, Gennevilliers, Les Lilas, Maisons-Alfort, Plessis-Robinson, Le Pré Saint Gervais/Pantin, Stains, Suresnes,Vanves et Vitry-sur-Seine. Les cités-jardins d’Île-de-France sont regroupées depuis 2015 en association.
(4) À cet égard, la réalisation en 1929  du Square Payret-Dortail à Vanves est exemplaire, avec 27 ateliers d’artistes et artisans pour 137 logements.  Voir à ce sujet, l’ouvrage de René Sedes, Square Payret-Dortail, la singulière aventure sociale d’une cité HLM à Vanves (1929-2009), publié aux Édition du Bout de la rue.

la Fabrique des savoirs /DR

La Fabrique des Savoirs
7
cours Gambetta
76500 ELBEUF
Tél.02 32 9630 40

 

 

 

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« Enchanté » et « Tubologie » : l’art contemporain à Dunkerque, nouvelle Saison.

DUNKERQUE, le FRAC et le LAAC/ arrière des bâtiments © db

Lancée fin avril 2018, cette nouvelle Saison est organisée conjointement par le LAAC (Lieu d’Art et d’Action contemporaine)  et le FRAC Grand Large (Fonds régional d’Art contemporain). Le premier accueille jusqu’au 26 août « Enchanté », une exposition qui renvoie à l’énigme que constitue le processus de création d’une oeuvre. Tandis qu’avec « Tubologie – Nos vies dans les tubes » le second  invite à explorer jusqu’au 30 décembre les liens entre la création contemporaine et l’écologie, par le biais particulier de la forme « tube ». Cette exposition est aussi l’occasion de découvrir le nouveau site du FRAC, sur le port de Dunkerque, dans un très beau bâtiment ouvert sur « le grand large » … Lire la suite

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Sophie Paul Mortimer interprète « Les règles du savoir-vivre dans la société moderne » de Lagarce

Sophie Paul-Mortimer, « Les règles du savoir vivre dans la société moderne », Salle Panopée, Juin 2017 / photo Richard Baltauss


Du 28 au 30 mai 2018, la comédienne Sophie Paul Mortimer revient sur la scène de la Salle Panopée à Vanves pour trois nouvelles représentations de la pièce de Jean-Luc Lagarce. En juin 2017 on avait apprécié l’interprétation ardente qu’elle avait donnée, seule en scène, de ce texte singulier, un des derniers de l’auteur, écrit et créé en 1994. « Les règles du savoir vivre dans la société moderne » est inspiré de l’ouvrage éponyme – et à succès – de la baronne Staffe publié en 1889. Ce manuel des convenances dans le monde de la haute bourgeoisie, Jean-Luc Lagarce en a dynamité le verbe et la syntaxe pour livrer un texte drôle et corrosif où il pointe avec une ironie mordante la famille, l’amour, la mort, la solitude et les faux-semblants de la société.

«Ainsi que cela n’en finit jamais de se passer »…. Lire la suite

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“Jolies Ornaises, Dentelles jumelles d’Alençon et d’Argentan”

Volant en point d’Argentan et point d’Alençon, réalisé par l’école dentellière d’Argentan d’après un modèle Lefébure, médaille d’or à l’exposition de 1900, prêt de l’abbaye Notre-Dame d’Argentan. © Abbaye Notre-Dame, Argentan. Cliché : David Commenchal.


Le musée des Beaux-arts et de la Dentelle à Alençon et la Maison des Dentelles à Argentan conjuguent leurs collections pour présenter une exposition consacrée aux dentelles jumelles de l’Orne, les points d’Alençon et d’Argentan. Le savoir faire de la dentelle à l’aiguille, inscrit dans le territoire ornais depuis quatre siècles, est mis en évidence au travers d’une centaine d’oeuvres.
L’exposition Jolies Ornaises, Dentelles jumelles d’Alençon et d’Argentan est présentée au musée des Beaux-arts et de la Dentelle d’Alençon jusqu’au 4 novembre 2018. Elle le sera ensuite à la Maison des Dentelles d’Argentan du 2 avril au 2 novembre 2019.

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« Le paradoxe de l’Iceberg » à Rentilly : le Grand Large s’invite au château…

« Le paradoxe de l’Iceberg » : au premier plan « Sculpture pour purifier la parole », Gilberto Zorio/ au fond les dessins de Christine Deknuydt / Photo db

  ou quand le Frac Ile-de-France, le château/Parc culturel de Rentilly-Michel Chartier accueille des oeuvres de la collection du Frac Hauts-de-France, le Grand Large à Dunkerque. Un échange qui s’inscrit dans  la nouvelle dynamique des Fonds Régionaux d’Art Contemporain, qui depuis une petite dizaine d’années vise à donner une plus grande visibilité à leurs collections. L’exposition « Le paradoxe de l’Iceberg », qui emprunte son titre à une aquarelle de l’artiste dunkerquoise Christine Deknuydt,  réunit les oeuvres de vingt-cinq artistes internationaux des années 1960 à aujourd’hui, avec pour fil conducteur la matière dans tous ses états, physiques et métaphysiques. Dans ce très bel espace du château de Rentilly, c’est un parcours aussi divers que pertinent qui est proposé au visiteur.
À voir jusqu’au 22 juillet 2018.
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« La Magie lente » opère au Théâtre de Belleville

 » La Magie lente », Benoit Giros © DR

Cette « Magie lente », présentée sur la scène de ce petit théâtre parisien, est celle de la psychanalyse. Si l’expression est empruntée à Freud, il ne s’agit pas ici de théorie, mais d’un récit fictif, la narration d’un cas, celui de M. Louvier. Ce dernier, diagnostiqué schizophrène pendant dix ans, a décidé de consulter un nouveau psychiatre. Lequel, persuadé d’emblée que ce diagnostic est erroné, va user de la magie lente du processus psychanalytique pour que son patient se réapproprie peu à peu avec ses propres mots son histoire familiale et son terrible secret. Grâce au texte sans concession et remarquablement construit de Denis Lachaud et l’interprétation à la fois sobre, intense et juste  de Benoit Giros, seul en scène, le spectateur est embarqué lui aussi progressivement dans ce difficile parcours à la découverte de soi.
À voir jusqu’au 15 avril 2018. Lire la suite

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Lycée Henri IV, une coupole peut en cacher une autre…

Coupole du Lycée Henri IV : La fresque de Jean Restout, les oculi et les fenêtres © Didier Peyramaure


Le fameux lycée parisien, un des hauts-lieux où s’élabore la fabrication de nos élites, abrite une coupole monumentale, édifiée dans la première moitié du XVIIIe siècle, lors des travaux d’agrandissement de la bibliothèque dans ce qui était encore l’abbaye royale Sainte-Geneviève. Cette coupole peinte, chef-d’oeuvre de l’art rocaille, est l’une des rares de cette envergure à avoir conservé la totalité de ses éléments décoratifs. Le lancement, sous l’égide la Fondation du patrimoine, d’une campagne de recueil de fonds – crowdfunding – pour sa restauration est l’occasion de la découvrir, à l’ombre de celle du Panthéon…

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