« Le Repas » de Valère Novarina à la Maison de la Poésie : pour continuer à « hommer »…

 

Valère Novarina, Le Repas (La Personne creuse) / Photo DB

Singulier repas que celui auquel nous convie Valère Novarina sur la scène de la Maison de la Poésie à Paris. S’il y a bien une table et des convives, l’orgie proposée est plus celle des mots que des mets, avec au menu la parodie et la satire de notre monde. Lequel, avec sa folie cruelle et absurde, est à la fois le principal invité et le plat de résistance de ce Repas. Qu’on se rassure : c’est parfaitement digeste et particulièrement réjouissant !

A voir jusqu’au  6 février 2011.

Des spectateurs sont invités à s’asseoir sur la scène, dans les fauteuils disposés en une rangée de chaque côté de la scène. Au milieu, une longue table sur laquelle est posé un bocal rond avec un poisson rouge et autour de laquelle viennent se placer progressivement les convives. Cela pourrait ressembler à un commencement ordinaire de repas … oui, mais…

Même s’il y a un début et une fin à la pièce, à cette « mangerie », et qu’il faut bien finir par ranger tous les objets éparpillés sur la scène au fil de l’action comme on débarrasse la table après le repas, « ranger le monde pendant qu’il ignore que nous le faisons », il n’y a pas vraiment de chronologie ou de logique à son déroulement. C’est plutôt une succession de séquences, de « micro-narrations », pour reprendre l’expression de Thomas Quillardet, le metteur en scène.

Le Repas / Photo Patrick Fabre

Qui mange qui ? Mangeons-nous le monde ou sommes-nous mangés par lui ? Le monde se dévore-t-il lui-même ? On peut faire de cette interrogation le fil conducteur de ce repas, encore que … On a bien envie de faire nôtre ce que dit Monique Le Roux en parlant de Le Vrai sang, la dernière pièce de Novarina mise en scène à l’Odéon : « Ecrire sur ce spectacle semble aussi inévitable que vain, […] quand surtout le langage critique se sent réduit à une ‘machine à dire la même chose’, une des multiples machines présentes dans le texte ». (1)

Dans Le Repas, il n’y a qu’une seule machine, « La Voiture à vapeur » qui va servir à « embarquer tous les fauteurs »… Une machine éminemment politique où vont disparaître entre autres, et après des aveux en forme d’autocritique (ça nous rappelle quelque chose),  le ministre, le journaliste, l’acteur et, last but not least, « le marchand du monde ». Lequel avoue : « J’ai eu tort de prendre la création pour un ventre d’actions à agir à reculons. J’ai voulu la vie contre une rançon à gagner »…

C’est là le problème pour parler de Novarina : la langue est si poétique, les inventions de langage si époustouflantes, les mots si jouissifs, qu’on a seulement envie de les citer, à défaut de tout autre discours, et surtout, à défaut de pouvoir restituer l’incarnation physique de ce langage dans les acteurs. « C’est une poésie concrète, corporelle et buccale. Infiniment joyeuse », comme le dit Thomas Quillardet, dont la mise en scène restitue cette écriture fleuve, cette générosité vitale du texte. Changements de registre, d’humeur, de rythme, emballement collectif des mots et de l’action entraînent les acteurs dans une double performance, verbale et physique tout au long d’un spectacle sans temps mort. (2)

Photo DB

Il y a du Rabelais, dans Le Repas, avec ces énumérations aussi interminables que loufoques : « Nous mangeons du rillet, du bobelet, de la changeoize, du galgat ; nous mangeons de la roquette, de la fourque et du barny ; nous mangeons l’œil de Pif, la soupe d’action : mangeons du polaton… ». Entre Gargantua et le livre des records, l’Enfant d’outre-bec déclare avoir  « mangé aujourd’hui une peugeot-citroën, une gourdine 24, un frigo, un didelio, un apsi 237, une couverture réchauffante à neuf trous, un tronc fuschia. » Et bien d’autres choses encore, avant de conclure : « Je suis très content d’avoir parole vivante dans mon trou de pensée ». A méditer…

Il y a du Platon aussi : « Demandez aux choses sans nous si elles entendent encore leurs noms ? […] Si elles entendaient que le monde n’était pas sans nom quand il était avant et auparavant de nous… » Il y a du biblique, bien sûr : « Faites venir la scène de manger le corps de l’homme : Homme, homme, homme la voici ! » et aussi du Coppola (celui du Parrain): ça mitraille sec au moment de « faites-nous raconter la fin de la mangerie »…

Il y a la télévision, avec le JT : « De même avant-hier, salopard Brusquet abattu par quatre coups de pistolet à quat’sous fut tiré à bout portant sur sa cervelle »…  Toute allusion à un personnage et des faits connus est bien évidemment pertinente! Il y a … ce que chacun aura envie et plaisir de trouver dans ce qui est si généreusement offert sur la scène.

« Laissez-nous continuellement continuer à manger ce monde, nous les hommes,                                                   laissez-nous continuer à hommer » !

(1) Monique Le Roux, dans La Quinzaine littéraire (N°1030 du 16 au 31 janvier 2011).
L’Odéon-Théâtre de l’Europe a choisi Valère Novarina comme « auteur européen de la saison 2010-2011 ». Les textes des deux pièces, Le Vrai sang et Le Repas sont publiés aux éditions P.O.L.

Pour en savoir plus sur Valère Novarina, La Maison de la Poésie lui consacre une exposition, Un temps, deux temps, la moitié d’un temps, jusqu’au 13 février 2011.

(2) Il faut saluer les sept acteurs qui incarnent les huit personnages : Olivier Achard (La Personne creuse), Aurélien Chaussade (Le Mangeur d’ombres), Maloue Fourdrinier (La Bouche Hélas/ L’Homme mordant ça), Christophe Garcia et Aliénor Marcadé-Séchan, en alternance (Jean qui dévore corps), Caroline Darchen (La Mangeuse ouranique), Claire Lapeyre Mazerat (L’Enfant d’outre bec/ L’Avaleur jamais plus).

 

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2 commentaires pour « Le Repas » de Valère Novarina à la Maison de la Poésie : pour continuer à « hommer »…

  1. WAREA dit :

    Ajouter un commentaire serait aussi prétentieux que cette cascade de mots, qui n’a pas d’autre but que de mettre en texte des créations qui ne sont faites que pour créer, dans le vide « culturel » Parisien voire même Français actuel . Mais ne soyons pas méchants avec ceux qui ont choisi de meubler a tout prix un espace vacant qu’il faut coûte que coûte remplir. Avec un coût aussi bon marché, qu’on ne peut pas parler d’y mettre le prix. Le seul prix, c’est le lecteur qui l’y met, avec le temps passé à lire tout ça, et une impression vertigineuse, que lui laisse ce vide sans fin. Mais « quand on n‘a pas de poésie en soi, on ne la trouve nulle part ». Devrait-on la trouver ici ?

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    • Bossoutrot Françoise dit :

      La poésie est faite pour se laisser aller… se laisser aller au vide, aux évocations, au rire… et tout ça… L’évocation de Danielle me fait déjà rire, et ça fait du bien… Dommage que je n’aie pas l’occasion de passer du côté de la Maison de la Poésie avant le 6 février…

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