« Les Trois petits cochons » à la Comédie-Française : un régal !…

… Et pas seulement pour le loup ! A l’issue du spectacle, le public enthousiaste, tous âges confondus, applaudit les cinq acteurs du Français qui  pendant une heure ont fait vivre sur la scène du Studio-Théâtre la célébrissime histoire de ces Trois petits cochons. La mise en scène particulièrement inventive de Thomas Quillardet s’appuie sur une adaptation fidèle et non édulcorée de ce conte transmis depuis le Moyen Âge. C’est donc à la fois cruel et drôle, triste et gai, effrayant et merveilleux, réaliste et magique, dans ce savant équilibre du genre qui depuis la nuit des temps enchante l’enfance en l’instruisant des périls de la vie … et de l’ingéniosité permettant de les vaincre!
À voir jusqu’au 30 décembre 2012.

Cinq acteurs ? Oui, parce qu’ici on restitue la scène initiale – omise par le dessin animé de Walt Disney – où la maman cochon chasse de la maison ses trois petits,  et « de façon parfois très abrupte, soit parce qu’elle estime qu’ils sont assez grands, soit parce qu’elle vient d’apprendre qu’elle va bientôt mourir sous le couteau du boucher, soit parce qu’on lui a annoncé que ses trois enfants allaient être tués« , indique Thomas Quillardet. Lequel a privilégié la seconde piste, ce qui vaut une première apparition réjouissante de Serge Bagdassarian en boucher se livrant à un véritable « cours » sur le cochon où, comme chacun sait, « tout est bon ».. Surtout quand on le dit en chantant ! (1)

« Dans le cochon tout est bon » : Bakary Sangaré, Marion Malenfant,Serge Bagdassarian,Julie Sicard, Stéphane Varupenne / © Cosimo Mirco Magliocca

Mais avant ce moment fatal où le boucher va emmener la maman cochon – épatant Bakary Sankaré en robe de Vichy à carreaux roses et blancs – on aura vécu un moment de chaleureuse vie familiale autour de la table du souper. « On est bien, vraiment bien, on est bien, bien« , auront dit à l’unisson les petits cochons … Ils le diront à plusieurs reprises – à chaque fois moins nombreux – dans les moments de répit avant l’apparition d’un nouveau danger, comme dans la vie…

Au fait, ces trois petits cochons à quoi ressemblent-ils sur la scène du Studio-Théâtre de la Comédie-Française? Ici point de déguisements animaliers, mais des enfants en costume genre scout (on n’ose pas dire louveteaux…) avec chemise à carreaux, long short beige et pataugas ), chacun trimbalant ses objets fétiches puisés dans les réserves du théâtre, l’un amateur de musique écoutée à tout berzingue sur un tourne-disque, l’autre de lecture… Mais ce sont des cochons : une discrète queue tire-bouchonnée à l’arrière du bermuda et une manière de se fourrer bruyamment le groin tout entier dans l’écuelle de soupe ne laisse aucun doute sur la question.

Serge Bagdassarian / © Cosimo Mirco Magliocca

Quant au loup, aucun doute non plus, Serge Bagdassarian est plus que crédible avec sa longue pelisse de fourrure et son serre-tête à oreilles, même quand il essaie de se faire passer pour le petit chaperon rouge afin d’attirer au dehors de la maison de bois un deuxième petit cochon, après avoir englouti le premier. Car ici, le loup mange les petits cochons. En attendant d’être cuit et mangé lui même par le troisième, dont la maison de fer aura résisté à ses assauts. À ce moment, d’ailleurs, la scène est  plongée quelques instants dans l’obscurité afin de « ménager les âmes sensibles » a prévenu la voix off… 

Maison de fer?Oui, c’est une des versions traditionnelles pour laquelle a opté le metteur en scène. Car ici on fait fi du côté moralisateur selon lequel la maison en paille serait le fruit de la paresse, celle en bois témoignerait d’un moindre degré de ce vilain défaut, tandis que celle  en brique représenterait la sagesse acquise. (3) Et puis les matériaux sont aussi le fruit du hasard, matérialisé à chaque fois par un personnage « Claude », à nouveau Bakary Sangaré, aux métamorphoses successives en meule de foin, sapin et chevalier en armure et « à la retraite ». L’ingéniosité des petits cochons transformera chacune de ces apparitions en maison. Sans parler de l’ingéniosité de la scénographie signée Dominique Schmitt.

De maison en maison, de joies en peines, de pertes en rencontres et découvertes, autant d’expériences qui font réfléchir sur la vie, éveillent des sentiments nouveaux. Comme la saudade… »J’ai la saudade », dit un petit cochon . « C’est quoi ? », dit l’autre (ils ne sont plus que deux). « Ça fait mal et en même temps c’est bien« , explique le premier. Que dire de plus ou de mieux sur ce mot intraduisible exprimant ce sentiment consubstantiel à l’âme portugaise? Il faut dire que l’adaptation des Trois petits cochonsest co-signée par l’auteur et metteur en scène brésilien Marcio Abreu et Thomas Quillardet, lequel entretient depuis quelques années des liens privilégiés avec le Brésil. (4)

Sur le chemin de la sortie de l’enfance, il y a ce constat par le petit cochon survivant – celui qui aime lire… – de l’impossible retour en arrière, vers la maison maternelle, en dépit de l’envie qu’on peut en avoir.  Eh oui,  on n’a pas le choix :  il faut grandir!… Ce qui ne veut pas dire oublier l’enfant qui est en soi. Comme nous le rappellent allègrement les comédiens du Français. On leur dit merci!

Les trois petits cochons : Marion Malenfant, Stéphane Varupenne, Julie Sicard / © Cosimo Mirco Magliocca

PS : N’oublions pas la musique, des Rolling Stones à Vivaldi…

(1) Serge Bagdassarian dont on vient d’apprécier le talent en Sganarelle dans le Dom Juan de Molière.
(2) Un peu l’univers de Wes Anderson dans son dernier film Moonrise Kingdom…
(3) La référence de Thomas Quillardet est plutôt celle du psychanalyste Bruno Bettelheim, auteur de La Psychanalyse des contes de fée. 
(4) Thomas Quillardet a découvert le Brésil en 2007, en tant que lauréat de la Villa Médicis « Hors les Murs » et il y retourne régulièrement pour travailler.  Il monte actuellement à Rio de Janeiro L’opérette imaginaire de Valère Novarina, co-signant la mise en scène avec l’auteur.  On avait pu apprécier son excellente mise en scène de Le Repas également de Novarina, présentée en 2011 à la Maison de la Poésie à Paris.

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