Le DOM JUAN de Molière dans tous ses états…

Sur la scène de la Comédie-Française, Loïc Corbery campe un Don Juan dont la jeunesse fougueuse renoue avec le personnage créé par Molière. Dans la bouche de ce libre penseur impénitent on redécouvre la force d’un texte iconoclaste, au service d’une pensée qui ne l’est pas moins et autorise la liberté prise par le metteur en scène Jean-Pierre Vincent avec la fin « classique » de l’oeuvre…  Nous aurons aussi été quelques-uns – trop peu nombreux – à assister à un Dom Juan très inattendu au théâtre de Vanves, où l’actrice Sophie Paul Mortimer, seule en scène, assume tous les rôles de la pièce. Une performance troublante au service du texte, mise en scène par Jean-Louis Grinfeld.

Ce texte, on va s’en délecter tout au long de la pièce et dès l’ouverture  avec l’ éloge du tabac par Sganarelle. En ces temps actuels d’interdits il prend une saveur particulière, comme sans doute lors de la création de Dom Juan ou le Festin de Pierre, en 1665, quand la Compagnie du Saint-Sacrement faisait campagne contre son usage. Par le biais du tabac et de son valet, d’entrée, Molière désigne  indirectement sa cible : ceux qui l’accusent de libertinage et d’impiété et ont participé à la méchante querelle visant L’École des femmes (1662) puis Tartuffe (la pièce, créée en1664, sera vite interdite). C’est aussi Sganarelle (l’excellent Serge Bagdassarian) qui d’emblée dresse le portrait de Don Juan : « le plus grand scélérat que la terre ait porté« , confie-t-il avec force détails à l’écuyer d’Elvire, l’épouse que son maître vient d’abandonner… Voilà le public averti, sinon édifié.

Mais le Don Juan qui apparait sur la scène de la Comédie-Française est un jeune aristocrate qui a l’impertinente aisance de sa classe et le désir impétueux de son âge. Comme le rappelle le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, « le rôle de Don Juan a été écrit pour et créé par l’acteur La Grange, qui avait 29 ans « . Retour aux sources en quelque sorte avec Loïc Corbery, « un acteur qui a l’âge du personnage » (1),  après plusieurs décennies qui ont vu le rôle confié à des acteurs consacrés, comme Louis Jouvet ou Jean Vilar, faisant de Don Juan un « séducteur philosophe ».

Don Juan (Loïc Corbery) et Elvire (Suliane Brahim). Au fond, Sganarelle (Serge Bagdassarian) / Photo Brigitte Enguérand

Le personnage prend du poids au fil de la pièce et, de simple séducteur et jeune seigneur en révolte contre la morale de son temps, s’affirme et s’assume de plus en plus en libre penseur conscient des risques encourus dans cette société dominée par la Contre-Réforme, pour finalement adopter, comme tant d’autres, le code de l’hypocrisie, « se mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures… » Si l’on se souvient bien de la fameuse réplique « je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit« , on a sans doute un peu oublié cette  grande tirade sur l’hypocrisie, « un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertu« …
Il n’est pas question non plus de succomber à la peur : « Spectre, fantôme ou diable, je veux voir ce que c’est« . Ni de se laisser aller au repentir : « Non, non, il ne sera pas dit, quoiqu’il arrive, que je sois capable de me repentir « , clame Don Juan.

Dans le droit fil de ce personnage épris de liberté et de raison qui s’est ainsi dessiné au fil des cinq actes, on trouve logique – sinon jubilatoire –  que, terrassé après avoir serré la main du Commandeur, Don Juan ne disparaisse pas à jamais dans les flammes de l’enfer, mais reprenne conscience, se relève et s’en aille avec un Sganarelle rassuré sur ses gages…(2) Tandis que tombe le rideau sur un Dom Juan qu’on redécouvre encore, quelque 350 ans après sa création, grâce à la mise en scène de Jean-Pierre Vincent et à l’excellent tandem  Don Juan/Loïc Corbery-Sganarelle/Serge Bagdassarian. Sans oublier la sensible Elvire de Suliane Brahim.

Une seule ombre au tableau : la statue du Commandeur. Sa matérialisation sous la forme d’une statue d’empereur romain, très grande et très rouge ne nous a pas convaincus… Mais  c’est effectivement une difficulté,  cette  « statue qui marche, qui parle, qui vient dîner« , comme le reconnait Jean-Pierre Vincent…

Don Juan, Sophie Paul Mortimer / Photo Richard Baltauss

Une difficulté dont la mise en scène de Dom Juan par Jean-Louis Grinfeld (3) aura pu faire l’économie… Si « pour Antoine Vitez une table, deux chaises, des flambeaux et une compagnie d’acteurs suffisent pour jouer tout Molière« , sur la scène de la salle Panopée du théâtre de Vanves, il aura suffi d’une chaise Louis XIII et d’une actrice pour jouer tout Dom Juan. Sophie Paul Mortimer est donc tour à tour Don Juan ou Sganarelle, Guzman, Elvire, Pierrot, Charlotte…

Mais c’est en Don Juan qu’elle nous apparait d’abord. Un Don Juan en proie aux feux de l’enfer, le corps convulsé aux accents des trompettes et percussions du Tuba Mirum  du Requiem de Verdi. Il a fallu lever les yeux pour l’apercevoir dans le halo de lumière des projecteurs, sur un balcon en surplomb de la scène laissée dans l’ombre… Saisissant prologue.

Retour sur « terre », sur la scène où il s’agit pour Jean-Louis Grinfeld  de « dire Dom Juan et le faire entendre dans la plus grande simplicité, sans artifice. Faire rêver par les gestes au service du texte« . Sophie Paul Mortimer , qui s’est formée et a travaillé, entre autres, avec Daniel Mesguich et Patrice Chéreau avoue  « un amour immodéré pour les textes » et aime à citer Vitez : « la parole et le geste sont les mêmes expressions » (4)

Voix, intonation, regard,  mimique, geste, mouvement du corps, déplacement dans l’espace : les variations indiquent à chaque fois le personnage, chacun ayant dans la pièce de Molière son rythme et son niveau de langage, plus ou moins évident, sa posture. Car il ne s’agit pas de dire le texte, mais de le jouer, dans un minimalisme efficace et suggestif. D’ailleurs, avant qu’on n’entende sa voix, dans un « prologue bis » l’actrice aura « mimé » les personnages, délivrant au public en quelque sorte leur « signature  » gestuelle ou corporelle.

Au fil de plus d’une heure trente de présence sur la scène et d’un texte qui n’aura subi que de minimes coupures, Sophie Paul Mortimer assure, de la voix et du corps, sans faiblir. Servie par la lumière de Gerald Karlikow (qui saura, entre autres, suggérer la forêt par des reflets colorés au sol). Il faut dire aussi un mot du costume conçu par Gaëlle Lepinay. Dans les tons gris et rose, il assure la dualité des genres et la multiplicité des personnages avec un pantalon de taffetas gris, sur lequel la cape de Don Juan, grise doublée de rose, est devenue une jupe qui, relevée, sera le tablier de Charlotte ou la capuche d’Elvire. Sans oublier le masculin/féminin  de la chemise blanche et des cheveux coiffés en catogan. Toujours le minimalisme efficace et suggestif.

Souhaitons que ce spectacle, créé en 2011, puisse continuer à tourner…(5)

Dom Juan / Sophie Paul Mortimer/Elvire / Photo Richard Baltauss


(1)
Loïc Corbery qu’on avait apprécié en Perdican sur cette même scène du Français au printemps 2012 dans On ne badine pas avec l’amour, d’Alfred de Musset, mis en scène par Yves Beaumesne. Pour lire l’article, cliquer ici.
(2) Une contrainte technique due à l’absence de dessous au théâtre éphémère, que Jean-Pierre Vincent et le dramaturge Bernard Chartreux assument comme choix intellectuel : « comme nous ne sommes pas sûrs, nous non plus, qu’il soit victime de la punition céleste, nous pouvons imaginer qu’il est victime d’un accident. Du destin. »
(3) Jean-Louis Grinfeld, acteur et metteur en scène, a travaillé avec Daniel Mesguich, Pierre Debauche, Stuart Seide, Michel Deville, Bertrand Tavernier, et a  été le compagnon de route de Jean-Luc Lagarce (on a pu le voir en 2007 sur la scène de l’Athénée, dans le rôle de Mr Smith lors de la reprise de la Cantatrice chauve, dans la mise en scène de Lagarce). Il a également créé de nombreuses dramatiques à  Radio France.
(4) Propos recueillis par Nathalie Jungerman, (Fondation de la Poste/Florilettres)
(5) Pour voir un extrait/montage vidéo, cliquer ici

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