Giverny : « Photographier les jardins de Monet, Cinq regards contemporains »

 

Affiche réalisée à partir d'une photo de Stephen Shore (1982)

Affiche réalisée à partir d’une photo de Stephen Shore (1982)

Les jardins de Monet avec l’étang aux nymphéas, comptent parmi les sites du patrimoine les plus visités et photographiés. Mais les quatre-vingt dix clichés réunis jusqu’au 1er novembre 2015 au Musée des Impressionnismes  Giverny sont d’une autre nature. Ils sont l’oeuvre de cinq artistes photographes contemporains auxquels carte blanche a été donnée pour livrer leur interprétation personnelle des lieux. Aussi diverses qu’originales, tant dans la technique que dans le propos, les photographies de Darren Almond, Elger Esser, Henri Foucault, Bernard Plossu et Stephen Shore sont l’occasion d’un parcours inédit, passionnant et poétique dans ces jardins où le peintre a puisé l’essentiel de son inspiration au cours des vingt-cinq dernières de sa vie.

Sur les 400 tableaux que Claude Monet a peint de 1900 à sa mort en 1926, plus de la moitié ont pour « modèle » le jardin de Giverny. « Un jardin conçu par un peintre pour être peint« , rappelle Marina Ferreti Bocquillon, directeur scientifique du musée des Impressionnismes Giverny. Une oeuvre à part entière que l’artiste a mis vingt ans à réaliser, de son installation dans la maison du Pressoir en 1883 à l’achèvement de la pièce d’eau en 1904. Devenu un  « paysage emblématique de l’impressionnisme« , l’étang aux nymphéas – déjà beaucoup photographié du temps de Monet par les amis et visiteurs de l’artiste – l’est à l’envi depuis  son ouverture au public en 1980 par les quelque 500 000 touristes qui viennent du monde entier chaque année, de fin mars à début novembre.

Stephen Shore, Giverny, 1977 © Stephen Shore, par l'intermédiaire de la 303 Gallery, New York

Stephen Shore, Giverny, 1977 © Stephen Shore, par l’intermédiaire de la 303 Gallery, New York/Photo db

Si la « photogénie » du lieu « est telle qu’il s’avère quasiment impossible de rater une photo, même par mauvais temps (…) c’est une autre histoire quand on invite un artiste contemporain à photographier ces jardins« , souligne Jeanne Fouchait-Nahas, commissaire de l’exposition. « Comment se mesurer à un tel ‘cliché’? Comment éviter le piège de la photo impressionniste? »

Un piège que Stephen Shore (1) n’a pas vraiment eu à déjouer, du moins dans la première série des photos présentées au musée des Impressionnismes, puisque celles-ci ont été réalisées en 1977 – alors que les jardins en pleine restructuration n’étaient pas encore ouverts au public – pour répondre à une commande du Metropolitan Museum de New York. Le photographe américain,  « connu pour ses ‘road movies’ de lieux ordinaires et pour avoir introduit la couleur dans la photographie documentaire« , rappelle  Jeanne Fouchait-Nahas,  livre une version « prosaïque » des jardins. Comme cette photographie de la maison avec au premier plan les allées de terre et leurs alignements d’iris offrant « une vision quasi désertique, à l’opposé du caractère intime et clos du jardin actuel« . Même quand Stephen Shore reviendra photographier en 1981/82 des jardins qui ont retrouvé leur faste, ses clichés capturent « un jardin domestique (…) invisible aux yeux des touristes, un jardin intime tel qu’on peut l’imaginer au temps de Monet« .

Elger Esser,

Elger Esser, « Combray » (Giverny V) © Elger Esser/ ADAGP, Paris, 2015

Tout autres sont les visions que propose Elger Esser, qui ouvrent l’exposition. L’artiste allemand, né à Stuttgart en 1967, a tiré de ses séjours à Giverny en 2010  deux séries de photographies réunies sous le titre Nocturnes à Giverny. Pour Esser, les dernières toiles de nymphéas peintes par Monet, alors presque aveugle, relèvent des « couleurs de la nuit »  et  photographier le jardin d’eau du crépuscule à l’aube est une façon de mieux « éprouver l’absence/présence » de l’artiste. Le mot « nocturnes » évoque aussi la musique romantique (Chopin) et la poésie (Verlaine), sources d’inspiration du photographe. Il y a le temps « cosmique » de la lumière lunaire, mais aussi le temps qui passe, ce temps qu’expriment à la fois le jardin français (« une spécificité« ) et la littérature. D’où la série intitulée « Combray » – le nom donné par Proust à Illiers, le village de son enfance, dans À la recherche du temps perdu. L’impression à l’héliogravure et sa subtilité des dégradés de gris donne à ces photos un côté évanescent, presque irréel …

Bernard Plossu,

Bernard Plossu, « Chez Monet, le jardin de l’autre côté », tirage Fresson/ juin 2011© Bernard Plossu

Avec les petits formats de Bernard Plossu, on pénètre dans un autre univers. Le photographe français (né en 1945 au Vietnam) a choisi l’hiver  pour entamer en 2010 son périple dans le domaine de Monet, afin, dit-il, de « découvrir l’ossature du jardin et pas son éclat« . Si le photographe est surtout connu pour son travail en noir et blanc, les photos exposées sont pour la plupart en couleurs, mais avec un tirage au charbon Fresson qui leur donne un certain grain et velouté,  et « confère à l’image une temporalité singulière« , souligne Jeanne Fouchet-Nahas. Revenu au printemps dans les jardins, Bernard Plossu s’est attaché cette fois à dégager une « atmosphère » dans une autre douzaine de clichés habités par sa passion pour la peinture, notamment de l’école hollandaise. (2)

Darren Almond,

Darren Almond, « Fullmoon Impression », 2011© Darren Almond

Retour au temps cosmique avec Darren Almond et sa série Fullmoon@Giverny. Si, à l’instar de Stephen Shore et Elger Esser, le photographe britannique (né en 1971) a emprunté les mêmes points de vue créés par Monet pour peindre le pont japonais et les nymphéas, c’est à la lumière de la pleine lune qu’il les a capturés, avec de longs temps d’exposition. Ces photos font partie de la série Fullmoon, entamée en 2001 à travers le monde. Quant aux images intitulées Civil Dawn, inspirées par une expérience vécue au Japon, elles ont été réalisées dans ce moment furtif dit de l’aube civile qui précède l’apparition du soleil à l’horizon. (3) Les fleurs ainsi photographiées et tirées en grand format semblent évoluer dans un milieu non défini, aquatique ou aérien…

Henri Foucault,

Henri Foucault, « Deep Blue », (Version D), détail/ Photo db

Dernier « regard contemporain » sur les jardins de Monet, celui de Henri Foucault avec ses travaux très particuliers entre sculpture et photographie. Ils résultent d’un processus long et complexe qui commence par un travail photographique documentaire effectué avec « un canon, un polaroïd et … un Iphone 6« , précise-t-il, auquel se sont ajoutés dessins et croquis. Pour le photographe (né en 1954) qui est aussi sculpteur et vidéaste, il ne s’agit pas de « donner à voir » le paysage, mais de le « traduire« .

Henri Foucault,

Henri Foucault, « Vibrations Giverny » (photogramme) 2012-2014 ©H. Foucault/ADAGP, Paris 2015

Une autre étape a consisté à réaliser des photogrammes (3) des plantes et feuilles recueillies auprès des jardiniers. Enfin, l’artiste à eu recours à de minuscules cristaux Swarovski verts ou bleus qui, en recouvrant les lignes et figures inspirées des plantes (Green Light) et des vues du bassin aux nymphéas (Deep Blue), achèvent le processus de « transfiguration » du jardin.  Cette « traduction »  de la « scintillation » et  de la « vibration » de la peinture de Monet – Henri Foucault se dit « fasciné par le travail des cathédrales et des meules » – ne se livre pas au premier regard, et la complexité de son élaboration qui participe de sa dimension esthétique nous aurait échappé sans la présence de l’artiste le jour de notre visite…

À cet égard,  bienvenus sont en fin d’exposition les panneaux explicatifs sur les différents procédés photographiques utilisés (tirage Fresson, photogramme, héliogravure, etc.) (4)

Et c’est finalement avec le souvenir des images créées par ces photographes contemporains qu’on s’est surpris à regarder les jardins de Monet, lors de la brève visite qui a suivi celle de l’exposition. Une façon aussi de s’isoler mentalement du flot des touristes et à son tour faire les clichés réputés « quasiment impossibles à rater »…

L'étang aux nymphéas, 30 juillet 2015 © Debelleschoses.fr/db

L’étang aux nymphéas, 30 juillet 2015 © Debelleschoses.fr/db

 

(1) L’oeuvre de Stephen Shore (né en 1947 à New York) fait l’objet d’une rétrospective aux Rencontres d’Arles, jusqu’au 20 septembre 2015.
(2) Une soixantaine de clichés pris en 2011 ont été présentés l’année suivante au musée des Impressionnismes Giverny dans le cadre de l’exposition Monet intime.  Photographies de Bernard Plossu.
(3) Le photogramme est une image obtenue sans recourir à un appareil photographique. Le procédé consiste à placer des objets sur une surface photosensible et à les exposer à la lumière pendant quelques secondes…
(4) En ce qui concerne l’héliogravure, on regrette la fermeture de la galerie Imagineo à Paris, qui avait donné toute sa place à ce procédé, notamment avec l’exposition Helio 2014, A[E]ncrages, Temps denses .

Derren Almond ,

Derren Almond , « Civil Dawn@Giverny Winter2 © Darren Almond

Musée des Impressionnismes
99 Rue Claude Monet
27620 Giverny
02 32 51 94 65


http://fondation-monet.com

(Maison et jardins)
84 Rue Claude Monet
27620 Giverny
02 32 51 28 21

Publicités
Cet article, publié dans Culture, Patrimoine, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Giverny : « Photographier les jardins de Monet, Cinq regards contemporains »

  1. Santerre dit :

    Merci pour cet article …Giverny d’ici le 1er Novembre à ne pas oublier …

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s