Humain, trop humain : « Père », de Strindberg à la Comédie-Française

"PERE" de August STRINDBERG - Martine CHEVALLIER (Margret) - Michel VUILLERMOZ (Le Capitaine) © Vincent PONTET/Coll. Comédie-Française

« PERE » de August STRINDBERG – Martine CHEVALLIER (Margret) – Michel VUILLERMOZ (Le Capitaine) © Vincent PONTET/Coll. Comédie-Française

Présentée sur la scène de la Salle Richelieu, « Père », une pièce d’August Strindberg, inaugure la saison 2015-2016 de la Comédie-Française, la première du mandat d’Eric Ruf, son  nouvel administrateur. C’est aussi la première mise en scène théâtrale réalisée par Arnaud Desplechin. Le choix de « Père » par le cinéaste est le fruit d’une longue fréquentation avec cette oeuvre du dramaturge suédois et du souvenir ému qu’il a gardé de sa création  dans cette même Salle Richelieu, il y a plus de vingt ans… Nombreux seront les spectateurs n’ayant pas vu la mise en scène d’alors, mais celle de Desplechin leur aura permis d’apprécier la force et la subtilité d’un texte où un homme et une femme se livrent un combat à mort, admirablement servi par la prestation de Michel Vuillermoz.

Dans cette pièce écrite en 1887 August Strindberg (1849-1912) met en scène un couple qui se déchire. Le différend qui oppose le Capitaine et son épouse Laura, porte sur l’éducation de leur fille devenue grande, Bertha. Le père veut l’envoyer à la ville poursuivre des études qui en feront une institutrice – même si une fois mariée ce sont ses enfants qui profiteront seuls de son savoir acquis. La mère veut la garder auprès d’elle et lui faire étudier la peinture. L’un est savant et athée, l’autre a des convictions religieuses, son frère est pasteur.

Cela pourrait se résoudre, comme le suggère à plusieurs reprises la nourrice qui a élevé le Capitaine, en en parlant, raisonnablement. Mais au sein du couple la raison n’a pas sa place. Si la mésentente s’exacerbe sur cette question d’éducation, elle est installée depuis longtemps, sinon toujours. Insidieusement distillé au départ par Laura, le doute sur sa paternité s’installe chez le Capitaine. Ce doute va  conduire cet homme déjà tourmenté à la folie, au fil d’affrontements impitoyables avec son épouse.

"PERE", - August STRINDBERG - Thierry HANCISSE (le Pasteur) - Anne KESSLER (Laura) © Vincent PONTET/Coll. Comédie-Française

« PERE », – August STRINDBERG –
Thierry HANCISSE (le Pasteur) –
Anne KESSLER (Laura) © Vincent PONTET/Coll. Comédie-Française

Les armes sont inégales : du côté de l’homme, il y a le pouvoir que la société lui donne le droit d’exercer sur la femme et que le capitaine rappelle de façon péremptoire à Laura au début de la pièce. Sur la scène de la Salle Richelieu, le  décor austère installe la suprématie masculine. En lieu et place d’un salon c’est celui d’une salle d’étude avec des rayonnages qui  supportent non des livres mais des dossiers étiquetés, d’un coté une  table de travail, un secrétaire fermé, de l’autre un lit de camp. Univers masculin et militaire, c’est celui où règne Le Capitaine.

De grandes portes coulissantes s’ouvrent sur un couloir, ou une anti-chambre, avec tout au fond d’autres portes donnant sur un espace qui restera caché au spectateur, mais que,  à n’y voir entrer et sortir que les femmes de la maison, l’on supposera domestique, donc féminin.

A la domination masculine la femme n’a guère à opposer que l’infaillibilité de son statut de mère et le désir de s’emparer du pouvoir, que seule la disparition de l’homme pourra permettre de réaliser. Une lutte à mort dans laquelle s’engage Laura,  avec violence et douleur.

« Peut-être y a-t-il eu en moi une obscure aspiration à t’éliminer comme on élimine un obstacle. Tu crois découvrir derrière ma conduite un plan concerté; il se peut qu’il existe sans que je le sache, il se peut aussi qu’il n’existe pas. Je n’ai jamais réfléchi à ce qui se passait, tout s’est glissé dans le sillon que tu as tracé toi-même. » , déclare-t-elle à son époux vaincu, entravé par la camisole de force. « Aussi puis-je me déclarer innocente devant Dieu et devant ma conscience, même si en fait je ne le suis pas. »

Quant au Capitaine,  « je crois que vous êtes toutes mes ennemies« , dit-il des femmes. Mère, putain, soeur, fille, épouse : toutes l’ont été ou le sont devenues. Seule exception, Margret, la nourrice –  parfaite Martine Chevalier. C’est pourtant elle qui, palliant la lâcheté des hommes – le médecin  et le beau-frère pasteur -, aura le courage de lui passer la camisole de force,  en douceur, retrouvant des gestes maternels, de l’enfance… Et ce sont ses genoux où l’homme voudra poser sa tête, dans une belle image de Pietà, qui évoque aussi Cris et chuchotements de Bergman.

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Il semble qu’il ne puisse y avoir d’amour que maternel. Dans une scène très dure, Laura dit au Capitaine qu’elle est entrée dans sa vie comme une seconde mère, et que si elle l’a aimé en tant que fils, elle l’a haï comme homme.

Et qu’en est-il de la fille, Bertha, autour de qui s’est cristallisé la discorde? Dans un moment d’échange avec son père, elle dira que oui, elle souhaite partir de la maison, de cette maison où l’on étouffe. Elle aspire à la liberté. Et l’on se prend à penser que de ces trois générations de femmes – la nourrice, l’épouse et la fille – c’est cette dernière qui pourra peut-être la conquérir. C’est peut-être aussi ce qu’a voulu signifier Strindberg, par delà « ce mélange de misogynie souffrante et de féminisme radical qui, pour Desplechin, est la signature de l’auteur ». (1)

A cette ambiguité de l’auteur répond l’ambivalence des  personnages, animés de sentiments aussi violents que contradictoires, piégés dans les préjugés de leur époque. Un déchirement qui les rend très humains.  « Nous ferons une pièce sans coupable« , déclarait Arnaud Desplechin dans sa lettre d’intention aux comédiens, ajoutant que le sentiment qui l’habitait en lisant la pièce était « la compassion pour l’ensemble des personnages« .

Paradoxalement, cette compassion nous l’avons davantage éprouvée pour le Capitaine, le jeu à la fois sobre et intense de Michel Vuillermoz  exprimant davantage la complexité de son personnage face à celui de Laura, interprété par Anne Kessler. Mais peut-être est-ce là, précisément, la limite du personnage féminin créé par Strindberg dans une pièce  qu’il a intitulée Père

… Et qu’Arnaud Desplechin a su faire vivre avec « douceur et beauté« , comme il le souhaitait.

PERE STRINDBERG AFFICHE

 

 

Le spectacle est présenté en alternance jusqu’au 4 janvier 2016

(1) Dans la préface de Mariés, un ouvrage qui regroupe trente récits et nouvelles publiés entre 1884 et 1886, Strindberg dresse un catalogue de « ce que  la femme a absolument le droit d’exiger d’un avenir plus ou moins proche ». Dans ces « droits de la femme », figurent, découlant de l’égalité des sexes,  l’éducation (la même que celle de l’homme, dans les mêmes écoles), le droit de vote, etc. Le mariage y est déclaré « superflu » au profit d’un simple « contrat », révocable à tout moment.

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