Le « Dictionnaire des mots manquants »…

MOTS MANQUANTS…  est un ouvrage singulier publié par les Éditions Thierry Marchaisse. Invoquant Magritte on dira que « ceci n’est pas un dictionnaire ». En effet, il ne s’agit pas d’y trouver des mots, puisque ses organisateurs, Belinda Cannone & Christian Doumet, ont demandé aux écrivains contributeurs de partir en quête de mots qui … n’existent pas. Des mots qui font défaut pour exprimer une situation, un sentiment, une relation, le but n’étant pas de créer des néologismes mais de mettre en évidence le manque, le raconter.  Chacun des 44 auteurs sollicités a répondu à sa façon, avec ses mots à lui pour cerner l’absent. Il en résulte une soixantaine de textes qui sont autant d’analyses intéressantes, d’écrits littéraires et poétiques…

« Un enfant qui perd ses parents ? C’est un orphelin. Mais un parent qui perd son enfant ? Il n’existe pas de mot pour le désigner.  » Ce constat – qui sera suivi d’autres du même ordre – est au départ du Dictionnaire des mots manquants, résume Belinda Cannone. En cette soirée de juin 2016, elle se trouve sur la scène de la Maison de la Poésie qui a convié l’éditeur et les organisateurs de l’ouvrage à venir le présenter, en compagnie de quelques-uns des auteurs invités à lire leurs textes.

« On a résisté à la tentation de confier l’ouvrage à des linguistes« , indique l’éditeur Thierry Marchaisse. La mission a donc été confiée à des écrivains chez qui l’expression même de « mots manquants » a fortement résonné et qui s’en sont emparé avec un heureux mélange de rigueur et de subjectivité. Finalement, les auteurs sollicités « ont raconté des histoires qui expriment la relation qu’on entretient avec la langue, le langage« , souligne Christian Doumet.

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Le co-organisateur du Dictionnaire, poète et essayiste, signe pour sa part un texte où il s’interroge sur ces  » quelques mots difficilement traduisibles« , qu’on trouve dans toutes les langues, et « qui n’ont d’autre vocation que de désigner l’essence de la langue à laquelle ils appartiennent« , écrit-il. Et de constater que ces mots « indéracinables » ont souvent en commun d’appartenir « à la sphère de la mélancolie« , comme fado, en portugais ou litost en tchèque. (1)

D’où le terme « nostalgie » choisi comme « entrée » pour ce texte – une concession au dictionnaire – et qui figure aux côtés de « langue » et « mot » sur le schéma en forme de triangle qui illustre chaque contribution. Une sorte de triangulation du vide, « jolie invention théorique pour circonscrire l’espace du mot manquant, et choisir le terme qui indexerait le vide« , explique Thierry Marchaisse. Effectivement, un « index des entrées » figure à la fin du « dictionnaire ».

Il y a un côté Triangle des Bermudes dans cette représentation graphique du vide… Ce que n’a pas manqué de relever, lors de son intervention à la Maison de la Poésie, Renaud Ego, poète et essayiste lui aussi, auteur du premier texte de l’ouvrage. « Longtemps je me suis figuré que le lexique était semblable à une voilette de tulle très finement brodée que je portais devant les yeux« , commence-t-il… Cela nous rappelle quelque chose…MOTS MANQUANTS

Le texte est indexé « Adam ». Dans la Genèse, ne voit-on pas le premier homme, « jouir de l’ascendant qu’il prend sur les animaux en exerçant le droit divin qui lui a été donné de les nommer« , écrit Renaud Ego. Mais il ne faudra pas compter sur Adam pour rendre plus fin le tissage de la voilette lexicale, puisqu’au lieu de se lancer dans la description détaillée et exhaustive des animaux, il « déchire le voile pour recevoir l’éblouissement innommable du monde. Cet éblouissement, c’est Eve« … Et nous voilà avec « ces vastes trous dans le langage« , les « grands mots » : l’amour, la liberté, l’utopie, le poème… « Ces béances dans le langage disent la vie inexprimable et sa nuit majuscule. Elles nous disent aussi qu’aucun filet, aussi solides et serrées que soient ses mailles, ne retiendra jamais l’eau du fleuve, et c’est pourquoi nous y nageons librement« , conclut l’auteur.

MOTS MANQUANTS FAILLELa métaphore du filet, de la trame, le romancier et poète Philippe Raymond-Thimonga, la reprend, de manière plus radicale. Il faut se rendre à l’évidence : « Le langage est un trou par où circulera le sens« . Et donc, « à l’origine du langage, se trouve le mot manquant« . Aurait-on oublié « qu’il n’y a pas d’adéquation entre le mot et la chose » ? Et que « c’est grâce à cet écart que le langage existe« … si le langage est un trou, le signe, lui – « veuf de la chose à jamais hors d’atteinte » –  est une faille. Allons jusqu’au bout : « Le signe est dans la faille« . Pourtant, miracle, on communique et même parfois on se comprend… et l’on ose dire quelque chose d’aussi insensé que ce « Je pense à toi » sur lequel s’achève le texte de Philippe Raymond-Thimonga …

Mais, aussi pertinents et poétiques que soient leurs textes nos auteurs ne s’égarent-ils pas à trop analyser le mot manquant « en soi », son « idée » au sens platonicien, au lieu de s’occuper concrètement d’un mot qui manque. Heureusement, Marlène Soreda nous y ramène, au mot manquant : « J’ai un ami, enfin pas vraiment, je ne l’ai pas vu très souvent, mais je l’aime bien, enfin, c’est quelqu’un que je connais – bref, cette personne … » : l’histoire peut enfin démarrer. Celle de la quête du mot qui pourrait remplacer ces « périphrases décourageantes » pour désigner celui ou celle qui « a dans notre coeur cette place vide de nom » et pourtant  – parce que, sera-t-on tenté de dire – « si particulière« … On ne peut s’empêcher de penser avec l’auteur au « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi » de Montaigne, résumant ainsi l’amitié qui le lia à La Boétie.

Ce ne sont là que quelques exemples grappillés dans la soixantaine de textes de ce dictionnaire qui n’en est pas un. Mais au fil des pages, en tentant de cerner ces « zones de sens qui ne sont couvertes par aucun mot de la langue française« , en mettant des mots là ou il en manque, ce qui se dessine c’est l’objet même de la littérature, l’essence même de la poésie.

Et ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage que de faire découvrir des auteurs et de donner envie d’aller en fréquenter quelques-uns de plus près. Enfin, rassurons les passionnés de dictionnaires : à l’instar d’un « vrai » dictionnaire, celui des mots manquants peut aussi se feuilleter dans le désordre… (2)

DICO PLAISIR AFFICHE

(1) Voici comment Milan Kundera  tente d’expliquer le mot litost dans Le Livre du rire et de l’oubli: « Il désigne un sentiment infini comme un accordéon grand ouvert, un sentiment qui est la synthèse de beaucoup d’autres : la tristesse, la compassion, le remords et la nostalgie. (…) Je cherche vainement un équivalent dans d’autres langues, bien que j’aie peine à imaginer qu’on puisse comprendre l’âme humaine sans lui » (Texte cité dans le Dictionnaire des mots manquants, p.143)
(2) Les amoureux de dictionnaires ont eu leur premier Salon en avril 2016 dans la ville du Mans : le Dico-Plaisir

Éditions Thierry Marchaisse
221 rue Diderot
94300 Vincennes
Tél. : +33 (0)1 43 98 94 19
contact@editions-marchaisse.com

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