« Télescope intérieur » d’Eduardo Kac : le premier poème en apesanteur…

Eduardo Kac et thomas Pesquet à l'ESA à Cologne/17 juin 2016 Photo Virgile Novarina

Eduardo Kac et thomas Pesquet à l’ESA à Cologne/17 juin 2016 Photo Virgile Novarina

Lors de son séjour de six mois à bord de la Station Spatiale Internationale (ISS) qui a débuté le 17 novembre 2016, le spationaute Thomas Pesquet réalisera, à l’initiative de l’Observatoire de l’Espace du CNES, une performance artistique et poétique intitulée Télescope intérieur et imaginée par Eduardo Kac. Cet artiste américain (né au Brésil en 1962), connu pour sa pratique du bio-art et ses oeuvres interactives sur le Net, explore depuis une trentaine d’années les possibilités syntaxiques et formelles d’une poésie nouvelle en relation étroite avec la science et la technologie. Il est notamment l’auteur d’un manifeste de « Poésie Spatiale« , dont le poème en apesanteur « Télescope intérieur » constitue la première réalisation dans l’espace.

En inscrivant dans son programme de recherche à bord de l’ISS un dispositif poétique, l’Agence spatiale européenne  (ESA) nous rappelle « qu’explorer et expérimenter ne sont pas l’apanage des sciences et techniques, et que la culture et la création artistiques forment une composante majeure de la vie humaine, notamment dans un environnement qui la force à se réinventer« .

Eduardo Kac- Télescope intérieur / Étude © e;kac

Eduardo Kac- Télescope intérieur / Étude © e;kac

Avec Eduardo Kac, il s’agit de « réinventer » la poésie.  Dans son manifeste Space Poetry publié en 2007 (1), il défend l’idée que la poésie pourra se déployer sous de nouvelles formes lorsque le langage sera libéré des contraintes de la pesanteur : « La space poetry est la poésie conçue, faite pour et vécue dans un contexte de microgravité ou de gravité nulle. En d’autres termes, la space poetry est celle qui exige et explore l’apesanteur comme medium d’écriture. », écrit-il.

Une réflexion et une démarche qui trouvent aujourd’hui leur aboutissement dans Télescope intérieur, ce projet de poème en apesanteur réalisé grâce à l’Observatoire de l’Espace, le laboratoire arts-sciences du Centre national d’Études spatiales (CNES), à l’occasion du séjour de l’astronaute français  Thomas Pesquet à bord de la Station spatiale internationale (ISS), dans le cadre de la mission « Proxima », baptisée ainsi en hommage  à l’étoile la plus proche de notre Soleil, selon la tradition française qui consiste à donner aux missions des astronautes le nom d’une étoile ou d’une constellation. (2)

L’artiste et le scientifique se sont rencontrés à plusieurs reprises et Thomas Pesquet, séduit par le projet, s’est entraîné, au Centre européen des astronautes de Cologne, à réaliser l’oeuvre, guidé par Eduardo Kac. « Un petit pas pour l’homme et peut-être un grand pas pour l’art » :  c’est ainsi, paraphrasant Neil Armstrong, qu’il commente la performance qu’il va accomplir dans quelques semaines, fin décembre ou début janvier. Si la date n’est pas fixée, le jour l’est : ce sera forcément un dimanche, jour de repos de l’équipe de la Station spatiale internationale.

Ce dimanche-là, notre spationaute va prendre papier et ciseaux – ou plutôt va « voler » pour les attraper, « c’est un poème qui engage le corps entier« , précise Eduardo Kac.  Car si la réalisation de l’oeuvre ne nécessite que deux feuilles de papier et est somme toute assez simple, « son existence en tant qu’œuvre d’art n’a de validité que dans le milieu spatial, en vol, entre les mains du spationaute« .

E. Kac et T. Pesquet àl'ESA à Cologne, juin 2016 / Photo Virgile Novarina

E. Kac et T. Pesquet à l’ESA à Cologne, juin 2016 / Photo Virgile Novarina

Une « poétique dépaysante », pour reprendre l’expression d’Eduardo Kac, où le papier ne constitue plus le support des lettres, mais les lettres elles-mêmes. En l’occurrence, les trois lettres qui composent le mot « MOI » à partir duquel est réalisé un objet en papier en trois dimensions . « Il est composé de la lettre « M » fabriquée en deux dimensions, d’une autre lettre « O » représentée par un espace vide au milieu du « M » et d’une dernière lettre « I », faite d’un cylindre de papier glissé dans cet espace vide. Ce tube creux que forme le « I » permet au lecteur de regarder à travers comme une lunette.«   Ou un télescope.  Ce mot est aussi une sculpture dont la forme varie selon la perspective du regard : elle pourrait même évoquer, sous un certain angle, la station spatiale elle-même, suggère Eduardo Kac.  Ce « MOI » spatial se chargera de toute sa symbolique lorsqu’il flottera dans l’ISS avec en toile de fond la Terre, derrière un hublot …   

La Terre, où par le biais de la vidéo et de la photographie, ce poème spatial et son performeur vont pouvoir être vus. Y compris par le grand public, grâce au film documentaire réalisé par Virgile Novarina qui retracera l’ensemble de cette expérience artistique atypique et qui sera présenté pour la première fois lors de la prochaine édition du Festival Sidération au siège du CNES à Paris, du 23 au 26 mars 2017.

Après sa réalisation, la « sculpture de papier » sera démontée et conservée à bord de l’ISS, dans l’espoir qu’un autre cosmonaute la réactive un jour…

En attendant, Eduardo Kac relate la genèse de Télescope intérieur dans le livre  : « Space Poetry », un « roman graphique » signé, numéroté et édité à 100 exemplaires.  (3)

"Space Poetry", livre d'artiste, double page © E. Kac

« Space Poetry », livre d’artiste, double page © E. Kac

(1) In Hodibis Potax, Oeuvres poétiques, Édition Action Poétique, Ivry-sur-Seine.
Publié à l’occasion de l’exposition personnelle Hodibis Potax de l’artiste et réalisé dans le cadre de la Biennale des Poètes en Val-de-Marne, mai 2007, ce livre rassemble 25 ans de la poésie expérimentale d’Eduardo Kac, de 1982 à 2007.

(2) L’Observatoire de l’Espace, qui accompagne des projets dans tous les champs de la création – littérature, spectacle vivant, art contemporain -, suit depuis plusieurs années le travail d’Eduardo Kac sur la poésie spatiale. Celui-ci a notamment participé à Espace(s), la revue de création et de littérature contemporaine éditée par l’Observatoire de l’Espace, et à Sidération, le festival des imaginaires spatiaux.
Pour en savoir plus sur l’observatoire de l’Espace, lire l’entretien avec son créateur et directeur, Gérard Azoulay, publié à l’occasion des dix ans de sa création, en 2015. Cliquer ici.

(3) Space Poetry est disponible à la Librairie Michèle Ignazi, 17 rue de Jouy, 75004 Paris. (Prix : 25 euros)

CNES (Centre national d’Études spatiales)
2 place Maurice Quentin

75001 PARIS
Tél : 33 (0)1 44 76 75 00

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