Le Plancher de Jeannot : une oeuvre singulière exposée à l’hôpital Sainte-Anne

Le « Plancher de Jeannot » exposé au MAHHSA / photo db


Le Plancher de Jeannot est l’unique œuvre de Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972) qui l’a probablement réalisée au cours de l’année précédant sa mort. Il s’agit d’un texte de 68 lignes en lettres capitales gravées au ciseau à bois et à la perceuse dans le plancher de chêne de la chambre de son auteur. Découvert en 1994, le Plancher de Jeannot fait désormais partie de la collection du Musée d’Art et d’Histoire de l’hôpital Sainte-Anne (MAHHSA). Les deux panneaux qui le composent viennent d’être entièrement restaurés et analysés et l’œuvre est pour la première fois présentée dans une exposition qui en restitue la configuration initiale et apporte de nombreux éléments sur l’histoire et le contexte de sa création et de sa découverte.  

C’est d’ailleurs par cet aspect documentaire de l’exposition que le visiteur est invité – en fait on ne lui laisse pas vraiment le choix – à commencer sa visite. Pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, l’espace d’exposition du MAHHSA est composé de deux belles salles voûtées séparées par un petit hall d’entrée. C’est donc par la salle de gauche, après avoir jeté un regard furtif à droite lors de l’achat du billet, que le visiteur va à la rencontre du Plancher de Jeannot.

Le « Plancher de jeannot » exposé rue Cabanis, de 2007 à 2022 ©Allianz / Fondation La sauvegarde de l’art français

À commencer par les circonstances de sa découverte en 1994, à M., un village du Vic-Bilh béarnais.(1) C’est à l’occasion de la mise en vente de la maison que Guy Roux, neuropsychiatre à Pau, découvre le Plancher. Il l’acquiert  et entreprend de le faire connaître auprès de la communauté scientifique lors de journées d’études, de congrès et de présentations régulières. En 2007 le Plancher, devenu entre temps la propriété d’un laboratoire pharmaceutique (Bristol-Myers Squibb), est transféré à l’hôpital Sainte-Anne puis définitivement affecté en 2022 au Musée qui s’est chargé de sa restauration, achevée au printemps 2024 (2).

Quant aux circonstances de la création de l’œuvre, sa finalité, la personnalité de Jean Crampilh-Broucaret, en l’absence de celui-ci ou de témoins directs, on dispose de peu d’éléments concrets et fiables. Quand Guy Roux découvre le Plancher, son auteur est mort, ainsi que les autres membres de la famille ayant vécu avec lui dans la maison. Et notamment sa sœur ainée Paule, décédée quelque dix ans après son frère et qui, restée seule avec lui après la mort de leur mère, était présente pendant la réalisation du Plancher. L’histoire familiale, à partir de documents officiels, et quelques témoignages de voisins ont apporté quelques éléments.

Jean Crampilh-Broucaret

Jean Crampilh-Broucaret, dit Jeannot, est le cadet et seul garçon des trois enfants du couple d’agriculteurs installés dans la maison depuis 1933. Ce qu’on sait de l’histoire familiale comporte des faits notables :  le suicide du père en 1959 pour des raisons  demeurées obscures pendant que son fils effectue son service militaire en Algérie ; le peu d’attrait de celui-ci pour le travail de la terre alors qu’il hérite de l’exploitation familiale en 1962 ; le délabrement progressif de la propriété, le replis de la famille sur elle-même, voire « barricadée ou se barricadant entre des murs réels ou imaginaires, manifestant un sentiment exacerbé de la propriété » (3), tandis que les voisins interrogés par Guy Roux sur cette période font état de la conduite asociale, voire violente de Jean ; enfin la mort de la mère en 1971, laquelle, selon la volonté de Jean et de Paule, sera enterrée dans la demeure familiale, sous « le » plancher … que Jeannot a vraisemblablement entrepris de graver à ce moment là.

Le « Plancher de Jeannot », détail / Photo db

Dans cette première partie didactique l’exposition s’attarde sur la méthode d’écriture utilisée. Des trous effectués à la perceuse et comblés par des clous à tête large servent de repères pour tailler les lettres au ciseau à bois, les lattes du plancher faisant office de guide ligne. Pour Anne-Marie Dubois, responsable scientifique du MAHHSA, « la technique de gravure élaborée par Jean  incite à penser qu’il souhaitait créer une véritable écriture : Il a inventé une forme, une matérialité, une facture précise et complexe. » Le texte doit être lu comme un « écrit d’invention », et le plancher vu comme une « création artistique ».

Le « Plancher de Jeannot », lettre N / Photo db

Une façon de se démarquer des nombreux écrits publiés sur le Plancher depuis sa découverte et qui sont autant d’interprétations à l’aune de l’histoire familiale et des tourments et souffrances de son auteur, de son désordre psychique, l’objet devenant « secondaire, quant à sa matérialité et son esthétique ». (3) Distance est prise aussi avec la définition d’art ou d’écrit brut souvent appliquée au Plancher.

Le moment est venu pour le visiteur d’aller se confronter à la matérialité de cet objet.  Sous la voute de pierre, le plancher frappe d’abord par ses dimensions (13m2). Avant de se pencher sur le contenu du texte dont la transcription est reproduite sur le mur, comme au chevet de ce gisant de chêne, on mesure l’énergie et la détermination qu’il a fallu à son auteur pour le graver dans le bois, en taillant et perforant. Le mot acharnement vient à l’esprit, cette « ardeur furieuse et opiniâtre dans la lutte, la poursuite, l’effort », comme le définit Le Robert. 

Quant au contenu, il consiste essentiellement, et dès la première phrase, à dénoncer la religion qui « a inventé des machines à commander le cerveau des gens et bêtes » et « nous fait accuser de crimes que nous n’avons pas commis ». Et Jean de clamer son innocence et celle de sa sœur Paule : « nous n’avons ni tué ni détruit ni porté du tort à autrui  (…) c’est la religion qui a fait tous les crimes, dégats et crapuleries », c’est l’église qui a « fait tuer les Juifs à Hitler»… Le texte, répétitif, mêle phrases cohérentes et décousues. Si cet écrit a été qualifié de « réquisitoire, délire de persécution, propos hallucinatoires, symptôme schizophréniqueen quoi serions-nous légitimes à en percer le sens de façon autre qu’interrogative ?», se demande Anne-Marie Dubois. Cette œuvre, « l’essentiel est peut-être d’accepter de la recevoir et d’accepter de ne pas la comprendre afin de laisser l’émotion advenir », conclut-elle.

De l’émotion il y en a, effectivement, devant cet objet si singulier qu’est le Plancher de Jeannot. Si l’intention qui a présidé à sa réalisation nous échappe, son auteur a indéniablement fait preuve à la fois  d’inventivité et d’esprit créatif en élaborant une méthode et une technique propres pour mener son œuvre sinon à son terme, du moins jusqu’à sa mort. (5)  S’agit-il pour autant d’une oeuvre d’art ? L’exposition y répond par l’affirmative. La question reste ouverte. (6)

En rose, la région du Vic-Bilh béarnais / DR

 

Une conférence exceptionnelle consacrée au Plancher de Jeannot, par Dominique Viéville, commissaire de l’exposition, aura lieu le 5 décembre 2024 à 18h.
Pour s’inscrire : reservation@mahhsa.fr

(1) C’est à la demande du maire du village –  où subsiste la maison Crampilh-Broucaret, et par discrétion à l’égard des habitants -, que le nom de la localité n’est mentionné que par la lettre M.
(2) Exposé verticalement dans trois coffrages rue Cabanis hors les murs de l’hôpital Sainte-Anne, de 2007 à 2022, le Plancher a souffert de mauvaises conditions de conservation.
(3) « La maison du Plancher », contribution d’Ariane Bruneton, chercheuse associée à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, au catalogue de l’exposition, éditions In Fine et MAHHSA.
(4) Anne-Marie Dubois annonce une deuxième exposition qui sera « un dialogue entre le Plancher gravé (…) et des œuvres d’artistes contemporains chez lesquels la maison, l’écrit et la matérialité de l’écrit sont au cœur de leur production artistique ».
(5) Jean Crampilh-Broucaret décède à 33 ans, s’étant vraisemblablement laissé mourir de faim.
(6)
La collection du MAHHSA fait l’objet d’expositions régulières. Deux d’entre elles ont fait l’objet d’un article ici même :
– exposition consacrée à Unica Zurn
– exposition consacrée à la collection autour des années 1960

Pour consulter la collection en ligne, cliquer ici

L’entrée principale de l’hôpital Sainte-Anne, rue Cabanis / db

Musée d’Art et d’Histoire
de l’Hôpital Sainte-Anne
1 rue Cabanis
75014 Paris
Tel. 01 45 65 89 96
Courriel : accueil@musee-mahhsa.com


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