Unica Zürn au musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne : un univers singulier à découvrir

Unica Zürn, Sans titre, 9 novembre 1961, Hôpital Sainte-Anne © CEE-MAHHSA Dominique Baliko

Pour certains cette nouvelle exposition sera aussi une double découverte:  d’une artiste – dessinatrice, peintre, écrivaine – et d’un musée, celui de l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Reconnue comme artiste de son vivant, Unica Zürn (Berlin 1916-Paris 1970) a ensuite été considérée davantage sous l’angle de son histoire tourmentée, marquée notamment par plusieurs séjours en institution psychiatrique, dont Sainte-Anne. En réunissant quelque 70 oeuvres, issues de la collection de l’hôpital et de nombreux prêts institutionnels et privés, cette exposition a pour objet de mettre l’accent essentiellement sur sa démarche artistique. Une exposition présentée dans deux belles salles voutées d’un bâtiment de l’hôpital en attendant que  la Collection Sainte-Anne, labellisée « Musée de France » en 2016, puisse être installée de manière permanente dans un lieu dédié.

Unica Zürn, 1950 Photographie de Man Ray

Inaugurée le 31 janvier 2020, cette exposition consacrée à Unica Zürn doit en principe s’achever le 31 mai. Comme elle est fermée au public depuis le début du confinement, on ne peut que souhaiter son éventuelle prolongation. Pendant ce temps, le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne (MAHHSA), la fait vivre en publiant chaque semaine sur Facebook et Instagram une oeuvre de l’artiste avec son commentaire et donne accès aux archives des expositions précédentes. (1)

Car celle dédiée à Unica Zürn s’inscrit dans la continuité des présentations historiques de la Collection Sainte-Anne. Ce nouveau cycle d’expositions commencé en 2017 a pour objet de préfigurer les prochaines salles d’exposition du musée, lorsque celui-ci pourra s’installer dans un lieu plus large et plus adapté à l’accrochage de ses collections permanentes, à savoir l’ancienne chapelle de l’hôpital, après d’importants travaux de rénovation.  (2)

La Collection Sainte-Anne comprend deux fonds distincts.  Le fonds muséal, constitué de quelque 1800 pièces, provient de dons reçus à l’issue de l’Exposition internationale d’art psychopathologique de 1950, mais aussi d’autres œuvres anciennes – certaines datant du XIXe siècle – réalisées en dehors d’un contexte psychothérapeutique. Celles-ci proviennent d’hôpitaux du Brésil, de l’Inde, de l’Italie, de la Suisse, mais aussi de collections personnelles de psychiatres français et étrangers.

Unica Zürn, Sans titre, Décembre 1961, Hôpital Sainte-Anne,

Quant au  fonds contemporain ou Collection d’étude, il est constitué d’œuvres réalisées depuis près de 60 ans au sein d’ateliers thérapeutiques. En effet les patients qui les fréquentent, s’ils sont propriétaires de leurs œuvres, choisissent souvent de les laisser. Il appartient alors au Centre d’Étude de l’Expression, et à l’hôpital, de les conserver et de les protéger. Ce fonds, actualisé en permanence, comprend aujourd’hui près de 70 000 œuvres.

La Collection Sainte-Anne dispose de cinq oeuvres réalisées par Unica Zürn lors de son hospitalisation dans l’établissement du 21 septembre 1961 au 23 mars 1963. Un chiffre qui ne correspond pas à la production intense de l’artiste pendant cette période et dont atteste sa correspondance avec Henri Michaux – qui lui apporte des carnets pour dessiner – et Hans Bellmer, dont elle est la compagne depuis 1953. Ce dernier a en effet récupéré une grande partie des oeuvres de Unica Zürn dans le but  « d’organiser une exposition pour qu’elle puisse continuer sa vie d’artiste, pendant son hospitalisation », explique le Dr Anne-Marie Dubois, directrice scientifique du MAHHSA. (3) L’exposition, qui comprenait également des oeuvres de Michaux, Man Ray et Max Ernst, a eu lieu dans une galerie en janvier 1962.

Unica Zürn, Sans Titre, 27 septembre 1962, Hôpital Sainte-Anne, Paris

La fréquentation, avec Hans Bellmer, du milieu surréaliste parisien a souvent valu à Unica Zürn d’être qualifiée d’artiste surréaliste. Pour Anne-Marie Dubois, « si des rapprochements sont possibles,  il semble que ses œuvres s’échappent des catégories artistiques pour témoigner leur style propre et reconnaissable en tous. »  C’est  précisément pour « redonner une unité » à ses oeuvres et  « redonner sa place d’artiste à part entière » à Unica Zürn, que cette exposition a été organisée. Car, pour Anne-Marie Dubois, « si elle a bénéficié d’un engouement posthume à partir des années 1980, on a trop mis l’accent alors sur sa vie, son « destin tragique », au détriment de son oeuvre, passée au second plan. On l’a en quelque sorte dépossédée de sa propre identité ». Et ce alors que  « ses médecins traitants ont été plus respectueux de la personne et de l’oeuvre. »

Certes, Unica Zürn était malade – elle souffrait vraisemblablement de schizophrénie – et à partir de 1960 sa vie est ponctuée de séjours en hôpitaux psychiatriques.

Hans Bellmer, Unica, 1958, coll. privée Paris

Au début des années 1950  elle avait rencontré à Berlin  Hans Bellmer, qu’elle a suivi à Paris. Celui-ci avait créé au début des années 1930 sa « poupée » désarticulée grandeur nature, objet fétiche dérangeant, qui devient le pivot de son oeuvre et lui vaut l’admiration du mouvement surréaliste. Même malaise devant les photos qu’il fait à la fin des années 1950 du corps ligoté d’Unica Zürn. L’une d’elle figure dans l’exposition. C’est de la fenêtre de l’appartement de Hans Bellmer qu’elle se jette dans le vide le 19 octobre 1970. Elle était alors en traitement à Maison-Blanche.

Unica Zürn, Sans titre, 1965, Collection privée, Paris, © Dominique Baliko

D’aucuns ont vu « une prémonition de sa fin dans le roman Sombre printemps, qu’elle écrit en 1967 », indique Anne-Marie Dubois, pour qui il s’agit là encore d’une « interprétation univoque« . Unica Zürn, qui a commencé par écrire des articles et nouvelles pour des journaux en Allemagne,  est également l’auteure de  L’Homme-jasmin, impressions d’une malade mentale et Vacances à maison blanche.

Réunir suffisamment d’oeuvres d’Unica Zürn, pour donner à voir leur originalité  a été une entreprise complexe et de longue haleine en raison de leur grande dispersion. Heureusement quelques musées – dont ceux de Jérusalem et de Lausanne – et surtout le réseau  des collectionneurs ont apporté leur soutien avec de nombreux prêts qui ont permis de réunir les quelque 70 oeuvres et les documents présentés sous les voutes de pierre nue de l’Institut de formation en soins infirmiers Virginie Olivier de l’hôpital Sainte-Anne.

Dans les dessins les motifs sont souvent empruntés au monde animal – notamment marin comme ce poisson emblématique du style de l’artiste, voir plus haut -, auquel s’ajoutent parfois des fragments humains, des yeux, des nez, des mains crochues; le trait – fin et sûr – se déploie en une infinité de formes entrelacées et minimalistes, qui attirent et séduisent à la fois par leur côté fantastique, leur virtuosité  esthétique, et aussi par leur inquiétante étrangeté, celle d’un esprit indéniablement « intranquille ». Une oeuvre originale, dense, cohérente, un univers singulier à découvrir.

Unica Zürn,« Sans titre » (vers 1965), coll. privée / Photo Dominique Balko

 

L’exposition fait aussi l’objet d’un catalogue : Unica Zürn, sous la direction d’Anne-Marie Dubois, édité par In Fine/ MAHHSA avec le soutien de la Fondation Antoine de Galbert, 176 p., 145 illustrations, 25 €.

(1) On peut également y avoir accès en s’inscrivant à la newsletter du MAHHSA
(2) Pour voir l’historique des expositions d’oeuvres de la Collection Sainte-Anne, cliquer ici
(3) Propos recueillis lors de la conférence sur l’exposition donnée  par le Dr Anne-Marie Dubois à Sainte-Anne le 12 mars 2020.

MAHHSA
1 rue Cabanis
75014 Paris
ouvert du mercredi au dimanche inclus de 14h à 19h, lors des expositions uniquement.
Pour contacter l’accueil du musée : 01 45 65 86 96
Courriel : accueil@musee-mahhsa.com

Entrée de l’Hôpital Sainte-Anne, 1 rue Cabanis

 

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3 commentaires pour Unica Zürn au musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne : un univers singulier à découvrir

  1. Matatoune dit :

    Linda Lê dans son nouveau roman  » Je ne répondrais plus de rien » paru en janvier 2020 part sur les traces de la vie de sa mère et découvre qu’elle a passé huit mois en HP et y a croisé Unica Zurn. Elle décrit cette rencontre. Merci pour ce partage qui nous fait connaître et re- connaître une artiste à part entière .

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  2. christine BOUVIER dit :

    Merci de « sortir du confinement », par cet article, le très beau travail de cette artiste un peu « confinée », par les regards portés lui du fait de ses troubles et de sa relation à Bellmer.
    J’éprouve aussi un très grand malaise, quelqu’en soit les qualités et la force, de voir cette sculpture « Unica » de Hans Bellmer. Il me semble que j’en aurai une autre lecture si son travail sur la poupée désarticulée ne précédait pas leur rencontre…

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