Amour, métamort et bégaiement poétique

Alain Fromager / Photo Christophe Raynaud de Lage

Sur la scène de la Maison de la Poésie à Paris, l’acteur Alain Fromager et l’accordéoniste Johann Riche font vivre  les mots de Ghérasim Luca. Une interprétation fiévreuse, physique et complice qui fait entrer le spectateur dans l’univers du poète né en Roumanie, exilé à Paris de son pays et de sa langue.  Paris où il s’est suicidé en 1994. Il avait 80 ans. Héros-Limite est à voir jusqu’au 23 mai. (Dépêchez-vous!)

Pour ceux qui ne connaissent pas Ghérasim Luca – c’était le cas de l’auteure de ces lignes-  ce spectacle à la Maison de la Poésie est une magnifique introduction. Déroutante au départ,  avec d’entrée de jeu ce monologue du recueil  Héros-Limite où le poète bute sur les mots : « La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivisection de la vie... Un « bégaiement poétique »  qui a certainement à voir avec celui de l’Histoire qui fera de Ghérasim Luca un apatride obstiné, refusant toute appartenance – nationale, politique, religieuse, linguistique – et tout cadre. Qu’on en juge : Roumain fuyant le conformisme et l’idéologie de la République démocratique Roumaine d’après guerre après avoir souffert la Roumanie fascisante qui avait précédé, c’est après un asile forcé en Israël que celui qui se définissait comme « l’étran-juif » , étranger à la judéité, comme à l’idéal sioniste, arrive enfin à Paris, en 1952.  A la fin des années 1980, menacé d’expulsion de son atelier parisien, il se résoudra, contraint et forcé, à être naturalisé français.

l’Histoire et son ironie habitent la poésie de Ghérassim Luca, qui a décidé  à la charnière du siècle de ne plus écrire qu’en français. Mais aussi  la philosophie allemande, la psychanalyse, les recherches poétiques et plastiques. Il s’éclate dans une langue qu’il éclate. C’est mental et physique à la fois, qu’il décortique vertigineusement la dialectique du vide et du plein (Autres secrets du vide et du plein) ou celle de l’amour (Aimée à jamais). La  passion pour la femme aimée (Le rêve en action), se déroule en une  longue et unique strophe sans ponctuation où les mots se répondent et rebondissent :   » La  beauté de ton sourire ton sourire / en cristaux les cristaux de velours / le velours de ta voix ta voix et / ton silence ton silence absorbant / absorbant comme la neige la neige/ chaude et lente lente est / ta démarche ta démarche diagonale / Diagonale soif  soir soie et flottante / …  »

Il faut du souffle pour dire cette poésie, qui a  aussi ses moments de détente et d’humour. C’était d’ailleurs, parait-il, à un véritable exercice physique que se livrait Ghérasim Luca, dans les « récitals »  de ses poèmes donnés à partir des années 1960. « Chacune de ses lectures se change en événement décisif pour ceux qui ont la chance d’y assister« , écrit André Velter dans sa préface à l’édition de Héros-Limite publiée chez Gallimard.

C’est exactement ce qui se passe sur la scène de la Maison de la Poésie, avec la performance d’Alain Fromager, athlétique et subtil, tour à tour inspiré ou en connivence avec le public, et son complice à l’accordéon Johann Riche, musicien-acteur qui intervient en contrepoints discrets ou incisifs, pour conclure en une transe musicale assez époustouflante. Oui, un événement décisif pour ceux qui ont la chance d’y assister….

Alain Fromager et Johann Riche / photo DB

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