« L’ÉPÉE, usages, mythes et symboles », au musée national du Moyen Âge

S’il est un objet emblématique du Moyen Âge, c’est bien l’épée. Et s’il y a un endroit pour accueillir une exposition dédiée à cette arme simple dans sa forme, mais complexe dans ses usages et fonctions, c’est bien le musée de Cluny à Paris, musée national du Moyen Âge. Les murs et voûtes de pierre des anciens thermes gallo-romains offrent leur cadre impressionnant à ce symbole de pouvoir que fut pendant des siècles l’épée et cet objet de légende qu’elle est encore de nos jours.
A voir jusqu’au 26 septembre 2011.

Pourquoi cet attrait, de nos jours encore, de l’épée ? Sans doute parce qu’à l’heure des armes de destruction massive, elle représente le temps révolu du combat au corps à corps, à armes égales. Elle évoque aussi le duel, cette manière de laver « dans le sang » son honneur, ou celui de la femme aimée… (1) Symboles de l’esprit chevaleresque ou d’un pouvoir glorieux certaines épées ont accédé au rang d’objets mythiques dont la littérature a entretenu la légende,  des chansons de gestes aux romans dits « de cape et d’épée », faisant parvenir jusqu’à nous l’écho de noms tels que Durandal, Excalibur ou Joyeuse.

« Joyeuse », épée de Charlemagne avec son fourreau / DR

Cette dernière, la fameuse « Epée de Charlemagne », conservée au Louvre est une des pièces maîtresses de l’exposition. « Avec son pommeau datant du XIe siècle renfermant des reliques, l’épée du sacre des rois de France depuis Philippe Auguste, jusqu’à Napoléon et Charles X, chantée dans la Chanson de Roland, entourée d’une légende, concentre toute la charge symbolique de la nation et du roi. Une charge symbolique qui a permis qu’elle traverse les siècles », explique  Pauline Duclos-Grenet, commissaire associée.

Une charge symbolique qui a poussé Louis XIV à acquérir, au prix d’âpres négociations, cette autre épée prestigieuse de la tombe dite de Childéric – les fragments ont été retrouvés dans la tombe du père de Clovis, 1er roi de France – qui accueille le visiteur au début de l’exposition. Beaucoup de ces épées sont réunies pour la première fois , « dans une sorte de G8 des épées, commente la commissaire, dans la mesure où celles-ci représentent les souverains et leur nation ». On y trouve celle du roi de Castille et duc de bourgogne, Philippe le beau, père de Charles Quint, venue du musée de Vienne; celle du régent de Suède, retrouvée dans la tombe du souverain dans les années 1950, prêt de la cathédrale de Västeras, ou encore celle de Boabdil, conservée à la BNF, département des Monnaies, Médailles et antiques, et « dont la décoration orientale et la lame droite manifeste les échanges culturels ».

Epée de la tombe dite de Childéric / Bnf

Parmi ces trésors, « l’épée de Connétable, la seule qu’on connaisse en France »… Le connétable étant le chef des armées, « la plus haute dignité après le roi, un symbole de pouvoir absolu, d’autant que l’épée vaut pour un fief et donne le droit de prélever un pourcentage sur le butin des pillages. L’épée est donc un moyen d’accès à la richesse »… Un tableau du XIXe siècle – siècle où l’on reconstruit une image du Moyen Âge dont on est encore tributaire aujourd’hui  – représente un personnage avec la même épée que celle exposée dans la vitrine…

Epée de femme, découverte à Suontaka, en Finlande, dans une sépulture au riche mobilier. Son décor somptueux figure des bêtes fantastiques et témoigne du statut privilégié de la défunte./ Photo DB

Face à ces épées de pouvoir et de richesse, les « épées des faibles ». On entend par « faible » au Moyen Âge celui qui n’est pas adulte ou qui n’est pas un homme, c’est-à-dire les enfants et les femmes… On peut voir dans l’exposition « la seule épée de femme que l’on connaisse », retrouvée dans une tombe en Finlande, « qui était manifestement celle d’une grande guerrière, d’une femme extrêmement riche et puissante ».

Play Mobil et ancêtres…

Dans la même vitrine des épées d’enfant du XVe siècle – « qui servaient peut-être à leur entraînement, on ne sait pas très bien » – côtoient des petits jouets d’enfants, également du XVe siècle,  ancêtres des Playmobil : « à six siècles d’écart on est dans le même imaginaire enfantin autour de l’épée »…

Mais il ne faudrait pas oublier qu’avant tout l’épée sert à tuer, à donner la mort ce qui lui donne un statut « ambigu, agent du bien ou agent du mal »… Du bien lorsqu’elle est l’instrument du juge ou du bourreau. Rappelons que seuls les nobles étaient décapités à l’épée, le « vilain » l’était à la hache. Avec pour ce dernier l’amère consolation que l’exécution à la hache était « plus facile « , sous-entendu que le bourreau n’aurait pas à s’y reprendre à deux fois ….

Dans ce registre de l’ambiguïté il y a aussi la question du suicide. Attribué à un dérèglement des sens, des passions – soit la melancolia (folie), soit l’ira (colère) – il exclut d’emblée son auteur du monde des Chrétiens et de la promesse du salut… Par contre, le suicide des amants va devenir un lieu commun dans la littérature courtoise et se voir valorisé comme un acte beau et noble.

Personnification de la colère (début XIIe siècle): « le visage déformé par la rage, ce personnage, incarnation du vice de la colère, se transperce le ventre de son épée » / Chapiteau in Déambulatoire de l’abbaye de Cluny/ Photo DB

Instrument du mal, l’épée l’est sans ambiguïté  dans le cas du meurtre. Elle l’est aussi dans la main de l’ennemi. On ne s’étonnera pas que dans l’iconographie religieuse du Moyen-Âge, au temps des Croisades, la « mauvaise » épée soit l’épée courbe, orientale, par opposition à la « bonne » épée droite…

Les manuscrits et la littérature, comme de nos jours le cinéma, attestent de l’aspect mythique de l’épée. Mais aussi des versions « burlesques », des enluminures castillanes du XVe siècle au Sacré Graal des Monty Python…

Au chapitre des permanences et survivances, il y a l’épée d’académicien, avec celle de Jean-Pierre Mahé, ou encore l’épée cadeau « présidentiel », avec celle offerte par le président syrien Hafez-el-Assad à François Mitterrand. Symbole encore que l’épée rompue pour la dégradation d’Alfred Dreyfus.

Sur un registre plus « léger », la récupération de la référence à l’épée pour des objets du quotidien,  comme cette marque de coutellerie qui a choisi de s’appeler Durandal…

1,3 kilos seulement…. / Photo DB

Pour terminer l’exposition, un « sas pédagogique » où l’on peut notamment prendre en main une épée et se rendre compte du poids de celle-ci, qui, contrairement aux idées reçues, ne doit pas excéder 1,3 kilo, pour être maniable. (2)

Maniable, l’armure de combat l’est aussi, contrairement aux idées reçues : « Une armure, c’est vingt kilos extrêmement bien répartis, moins lourd qu’un équipement de pompier, très solide et laissant une grande latitude de gestes », explique Pauline Duclos-Grenet. Ce que met en évidence une animation  vidéo.

En ressortant on s’arrête devant une magnifique tapisserie du XVIe siècle représentant Tubalcain, l’ancêtre des forgerons, qui nous renvoie à la matière même dont sont faites les épées. Outils issus du travail des artisans avant de devenir instruments de pouvoir et objets mythiques.

L’art de forger / Photo DB

(1) Le dernier duel à l’épée en France a opposé en 1967 Gaston Deferre et René Ribière. On peut le voir dans l’exposition, grâce à un extrait des archives Gaumont-Pathé.

(2) A l’occasion de cette exposition, la Rmn/Grandpalais a édité un petit livre amusant et très instructif : Sacré Moyen Age! Pour en finir avec les idées reçus.

Pour en savoir plus sur le musée de Cluny, musée national du Moyen Age, cliquer ici

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