La « BEAUTÉ ANIMALE » s’expose au Grand Palais

L’exposition Beauté Animale  au Grand Palais propose un parcours sur le regard que les artistes européens ont porté sur les animaux, de la Renaissance à l’époque contemporaine. Animaux familiers ou exotiques, mythiques ou réels, vivants ou disparus, au fil de quelque 120 œuvres – dessins, peintures et sculptures – s’offrent au visiteur des portraits de  « l’animal tel qu’en lui-même », où celui-ci est représenté seul et pour lui-même, en dehors de toute présence humaine. Ce rendez-vous avec la beauté animale au travers d’œuvres majeures, de Dürer à Jeff Koons, de Géricault à César, n’élude pas non plus le questionnement sur le devenir de l’espèce. A voir jusqu’au 16 juillet 2012.

L’art s’est toujours fait l’écho des rapports que l’homme entretient avec l’animal et de leur évolution au fil du temps, des croyances, des découvertes de terres nouvelles avec leur faune et des avancées dans la recherche scientifique, notamment l’anatomie.

C’est à la Renaissance que la représentation naturaliste de l’animal prend son essor, à la faveur d’un nouveau rapport de l’homme à la nature, de la découverte de nouveaux mondes et aux progrès dans le domaine de l’imprimerie et de la gravure qui favorisent la publication des traités de zoologie illustrés, lesquels, à défaut de l’animal vivant, vont servir de support aux artistes.

Hans Hoffmann, » Lièvre entouré de plantes », vers 1591 / Photo DB

A commencer par le plus célèbre d’entre eux, Albert Dürer. Mais le lièvre qu’on aperçoit en entrant dans la première salle de l’exposition n’est pas le sien, conservé à l’Albertina de Vienne. Son absence au Grand Palais est d’ailleurs  l’un des regrets exprimés par la commissaire de l’exposition, Emmanuelle Héran. On se console aisément avec le Lièvre entouré de plantes de Hans Hoffmann, inspiré de celui du Maître, et dont on admire la minutie, née de l’observation. L’observation : un « mot-clé » qui guide et réunit le regard des artistes et savants, au plus près de la nature, du vivant, de la vérité.

Le cheval, par exemple. C’est celui que Degas observe sur les champs de course et sculpte, c’est aussi celui dont l’Anglais Stubbs (1724-1806) étudie l’anatomie en pratiquant la dissection, et qu’il fixe dans ses dessins puis gravures. En France, la création d’écoles vétérinaires, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à Lyon d’abord, puis à Alfort, favorise aussi ce genre d’oeuvres. En témoigne cette Etude d’un membre postérieur droit de cheval écorché de  Géricault (1791-1824). Avant que le progrès de la photographie ne permette à Eadweard Muybridge de décomposer le mouvement d’un  Cheval au galop, vérifiant ainsi que celui-ci voit ses jambes se décoller du sol, comme l’affirmait de ce côté-ci de l’Atlantique Etienne Jules Marey, lequel s’attache aussi à décrypter le mouvement du chat dans sa chute ou à décomposer le vol du goéland.

Mais on peut aussi, fort de l’observation des animaux dans les zoos, passer comme Calder de la plume et de son tracé précis au fil de fer pour ne retenir que la silhouette de l’animal, en l’occurrence celle d’une vache… sans parler des reliefs presque abstraits des moutons sculptés par Henry Moore…

Et pour qui se plait à représenter les animaux, quoi de plus jouissif que l’Arche de Noé ? De l’atelier de Jan Brueghel de Velours (1568-1625) ne sortiront pas moins de treize variantes de L’Entrée des animaux dans l’Arche…Une suffit à  notre bonheur au Grand Palais.

Le « Caniche » de Jeff Joons (1991), objet de toutes les attentions / Photo DB

L’observation n’empêche pas les préjugés… Ceux-ci ouvrent une nouvelle section thématique de Beauté animale, introduite par le fameux Caniche de Jeff Koons, trônant dans son boudoir, parodie du toutou de compagnie, toiletté et pomponné, tel qu’en lui-même … le maître (plus souvent la maîtresse) l’a façonné.

Le chien, fidèle compagnon, s’oppose à cet « animal domestique infidèle » qu’est le chat, nous dit Buffon qui dénonce chez lui « une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers »…  Il n’empêche, le félin « pose » bien et inspire les artistes, de Steinlein à Giacometti, en passant par Bonnard, avec son Chat blanc, si singulier et si vrai à la fois, et Goya, avec son très inattendu Combat de chats,  très heureusement prêté par le Prado.

Il y aussi les mal-aimés de l’espèce animale. Rejetés par le commun des mortels chez qui ils provoquent dégoût et répulsion, ils inspirent les artistes qui leur confèrent leur part de beauté. Comme le crapaud (Picasso), l’araignée (Louise Bourgeois) ou la chauve-souris ; celle de César, suspendue dans la rotonde de l’escalier monumental, nous invite à poursuivre notre visite à l’étage.

César, « Chauve-souris » (1954) – Au second plan, « Les représentants » (1992), de Gloria Friedmann / Photo DB

Là, dans la section des « Découvertes », nous attend le fameux Rhinocéros De Dürer, une œuvre que l’artiste a gravée sans avoir pu faire le voyage jusqu’à Lisbonne pour voir l’animal reçu en 1514 par le roi Manuel 1er.  « Le rhinocéros disparu du paysage mental pendant tout le Moyen Âge, était devenu une sorte de bête mythique, confondue parfois avec la licorne », explique Emmanuelle Héran.  Rien d’étonnant donc à ce que l’arrivée d’un « vrai » rhinocéros sur le sol européen défraie la chronique. « Dürer, toujours curieux, se fait envoyer des descriptions, et c’est à partir de dessins magnifiques conservés au British Museum qu’il crée cette gravure où ce qui est très frappant, c’est le mélange entre réalité et fiction, imagination : les pattes portent des sortes d’écailles… ».

Deux siècles plus tard, un autre rhinocéros, ramené de Ceylan par un capitaine de vaisseau hollandais, va faire le tour de l’Europe, de foire en foire et de cour en cour. On voit  notamment « Clara » au Carnaval de Venise, immortalisée dans un tableau de Pietro Longhi – « un des rares de l’exposition où coexistent humains et animaux », fait remarquer Emmanuelle Héran. On peut voir aussi une copie du portrait grandeur nature de l’animal commandé par Louis XV à Jean-Baptiste Oudry. « Pour la petite histoire, Buffon qui était en train de rédiger son histoire naturelle fera réaliser une gravure à partir du tableau d’Oudry »…

Au chapitre des mammifères exotiques célèbres qui débarquent en Europe, l’exposition évoque aussi l’éléphant d’Asie femelle Hansken que Rembrandt croise à la foire d’Amsterdam et dont il fait deux dessins, l’orang-outan de Bornéo, dont le sculpteur Dantan Jeune fera le buste, avant que l’animal décède au Jardin des Plantes, et, bien sûr, la célébrissime girafe Zarafa (1)…

Il arrive que les œuvres témoignent d’animaux ayant réellement disparus. C’est le cas, à à la fin du XVIIe siècle, du fameux Dodo de l’Ile Maurice qui n’a pas survécu à l’introduction de prédateurs par l’homme. Seules les rares représentations plus ou moins fidèles qui en ont été faites par les artistes – on peut en voir trois dans l’exposition – peuvent encore nourrir notre imaginaire.

François Pompon, « Ours blanc » (vers 1928-1929) / Photo DB

Nous voilà préparés à « l’épilogue » de l’exposition, une dernière salle au centre laquelle trône le plâtre original de l’Ours blanc de François Pompon, exposé au Salon d’Automne de 1922 et qui a fait le succès – tardif – de son auteur. (2)

La commissaire explique son choix : « L’ours polaire est aujourd’hui le symbole de la biodiversité menacée. Quand il a été sculpté, autour des années 1920, il symbolisait la découverte de terres encore non visitées. Son statut est certes celui d’une œuvre d’art, mais sera peut-être bientôt le témoignage d’un animal disparu, à l’instar du Dodo… C’est un questionnement grave que je propose en guise de conclusion au visiteur ».

Un questionnement que vient appuyer le dialogue instauré dans cette ultime salle entre la sculpture de Pompon et un autre Ours blanc, peint par Gilles Aillaud. Un ours en captivité, affalé sur sa fausse banquise … qu’on a presque du mal à distinguer  au premier abord, dans son décor artificiel.

Avant d’être happé par la boutique où  la Beauté Animale se décline dans tous ses produits dérivés, on aurait presque envie de refaire en sens inverse le parcours de cette exposition subtile et cohérente, histoire de repartir avec le seul souvenir du regard émerveillé et curieux des artistes à la rencontre de ces « autres », si différents…

(1) L’exposition qui lui est consacrée au Cabinet d’histoire du Jardin des Plantes, jusqu’au 18 juin 2012, a fait l’objet d’un article sur ce blog. Pour le lire, cliquer ici.

(2) Pompon a alors 67 ans. D’abord sculpteur traditionnel, aux côtés de Rodin, l’artiste s’est ensuite spécialisé de manière plus personnelle dans la sculpture d’animaux, sans « falbalas », comme il disait lui-même.

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