Le cercle lumineux de Le Gray au Petit Palais

Avec  l’exposition Modernisme ou modernité, Les photographes du cercle de Gustave Le Gray (1850-1860), le Petit Palais propose une nouvelle lecture des débuts de la photographie, où l’audace formelle le dispute à la perfection technique. Les160 épreuves rassemblées, en grande partie inédites, ont été réalisées par Le Gray et quelques-uns des plus doués parmi les amateurs qu’il a initiés à la photographie dans son atelier parisien à partir de 1850. Cette exposition, organisée par la Maison Européenne de la Photographie dans le cadre du Mois de la Photo, est à voir jusqu’au 6 janvier 2013.

« J’émets le voeu que la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art« , écrit Gustave le Gray en 1852. Ce voeu, celui qui a d’abord étudié la peinture (1) avant de se tourner vers la photographie, s’efforce de le réaliser dans le grand atelier qu’il a aménagé en 1849 près de la Barrière de Clichy où il mène ses recherches – on lui doit entre autres la technique du négatif papier – et reçoit des élèves. Ils seront une cinquantaine, d’horizons très divers, à constituer l’Ecole de Le Gray jusqu’à la fin des années 1850.

L’exposition du Petit Palais s’ouvre avec un agrandissement d’une vue sur cette barrière de Clichy et le mur des Fermiers généraux, occupant tout un pan de mur . Cette première salle tente de montrer en une petite dizaine de clichés l’ambition artistique de Gustave Le Gray, « des premières recherches formelles dans la forêt de Fontainebleau en 1849 à la certitude de son talent tel qu’il s’exprime en Egypte, à la fin des années 1860« .

Les amateurs de ses fameuses marines seront peut-être déçus. Une seule a été retenue, mais qui a la particularité d’être verticale, l’unique  « que nous lui connaissons« , et qui « semble préfigurer les cadrages japonisants de l’école impressionniste« , indiquent les commissaires de l’exposition.

Gustave Le Gray et Auguste Mestral, Galerie du cloître de Moissac, 1851 / Paris, Coll. Serge Kakou

L’exposition se déroule ensuite en deux parties, thématique et monographique. La première explore successivement la question du sujet, désacralisé et décentré, celle de la pratique (le « Photographique ») libérée par l’avènement du processus négatif/positif, comme le caractère délibéré et exigeant de la fabrication de l’image (Regarder/Voir). Autre thème abordé, celui de la série (Précurseurs de la série),   multiplier les images autour d’un même sujet étant une caractéristique commune aux photographes du cercle de Le Gray qu’illustre le cloître de Moissac photographié par Le Gray et Mestral :  « on a trouvé une épreuve qui est encore plus belle que celles conservées au Musée d’Orsay avec les ombres« , se félicite Anne de Mondenard, co-commissaire.

Enfin, étape ultime,  aboutissement du processus de prise de vue : le tirage. Celui-ci est illustré par une sélection de pièces destinée à montrer toute l’étendue de la palette, « avec des teintes obtenues par une grande maîtrise de la chimie et du tirage, du « bistre » assez caractéristique des élèves de Le Gray au début des années 1850, à des teintes bleues ou violine« , comme on peut le voir avec un portrait de Gustave Doré par Adrien Tournachon.

Charles Nègre, rue des Moulins, Grasse. Vers 1852/ Coll Thomas Waither/Photo DB

Le parcours monographique s’ouvre avec Alphonse Delaunay et « sa façon étonnante de jouer avec les ombres et les lumières« , indique Anne de Mondenard. Un photographe pourtant complètement absent de l’histoire de la photographie et redécouvert récemment.

Ce qui n’est pas le cas de Charles Nègre,  dont l’oeuvre,  révélée dans les années 1960, a fait l’objet d’une exposition en 1980. Scènes de genre, portraits, paysages témoignent de sa virtuosité et de son goût pour la géométrie et les « points de vue » inédits. On remarque un autoportrait à Grasse, où on le voit : « un chronomètre dans la main pour mesurer les temps de pause, dans un décor très architecturé d’emboitement des maisons« . Et, surtout, les Trois enfants et un chien dans un parc, entourés par un halo d’ombre qui marque les limites de l’objectif. « Ce qui est intéressant c’est de voir comment il tire parti de cette contrainte technique pour noyer dans l’ombre ce qui entoure ses personnages et attirer l’attention sur son sujet« , souligne Anne de Mondemard.

John Beasley Greene, Dakkeh, Salle méridionale du temple, 1854 / Paris, bibliothèque de l’Institut de France.

Quant à l’oeuvre de John Beasley Greene, si elle peut être qualifiée de « fulgurante » –  il meurt d’une méningite à 24 ans – elle n’en est pas moins relativement abondante et se dessine au fil de découvertes régulières depuis 1980.  Des premières photos prises à Fontainebleau sans doute avec Le Gray, à celles réalisées en Egypte et en Algérie. L’étonnant c’est que « celui qui se donne comme  archéologue, lorsqu’il photographie une entrée de tombeau ou des inscriptions, donne autant d’importance à la végétation ou à l’ombre« , souligne Marc Pagneux, co-commissaire de l’exposition. On relève des constructions audacieuses, comme cette  photo de Constantine où les rochers mangent littéralement le ciel…

Henri Le Secq, intime parmi les intimes de Le Gray, photographie la nature ou la ville, « le plus souvent sous l’angle de la destruction, de la trace« , indique Marc Pagneux. Le Secq fait partie, avec Le Gray, de la Mission Héliographique, chargée en 1851 de photographier les monuments remarquables en France. Lui échoit l’est du pays (l’Alsace, la Marne et une partie de la région parisienne). Ensuite, il va « se lâcher » dans les paysages : rochers, carrières, éboulements, frémissement des arbres, Champ de mars sous la neige à Paris… « C’est un visionnaire : quand il photographie les carrières de ce qui va devenir les Buttes Chaumont, on se croirait en Amérique« , Sans oublier des formats impressionnants pour l’époque.

Adrien Tournachon, Clown, vers 1860 / Photo DB

Le parcours s’achève avec Adrien Tournachon. Le frère cadet de Félix Nadar apprend la photographie auprès de Le Gray à partir de 1853. (1) Si nombre de clichés ont été à tort attribués à l’aîné, « force est de constater que des oeuvres photographiques de 1853 à 1855 attribuées à Félix, doivent êtres rendues à Adrien, indique Marc Pagneux. On les reconnait à des « tics » comme les ombres portées sur le mur, derrière le modèle qu’on photographiait en plein soleil pour diminuer les temps de pause« .  Il en est de saisissantes, comme ce  clown, avec  un personnage sortant de son ventre… On ne s’étonnera pas si « les plus beaux textes écrits sur Tournachon l’ont été par des gens proches de la psychanalyse« …

Adrien Tournachon, « Taureau de Marienhof, âgé de 30 mois, présenté par M. Senekowitz à Saint-Georges, près Unmark (Autriche) »,1856 / Bâle, coll. Ruth et Peter Herzog

On admire le  travail sur la matière dans la série des portraits du mime Debureau (fils), le magnifique et bouleversant portrait de Nerval, réalisé juste avant la mort de l’écrivain et pour lequel Tournachon « a gagné un procès en paternité » contre son frère.  On s’arrête aussi devant ce portrait de vache avec la vapeur sortant des naseaux de la bête,  » une photo complètement hors norme » qui résulte des nombreuses commandes pour les concours agricoles.

L’exposition se referme symboliquement sur le cliché  du  fils Debureau photographe, tenant une camera…Cette fois aucun doute sur la paternité de l’image appartenant à la série « têtes d’expression du mime », car  » Félix Nadar en parle dans ses mémoires l’attribuant à son frère« , précise Marc Pagneux. qui souligne que cette  série  » a tout particulièrement retenu l’attention  lors de l’Exposition  universelle de 1855 où la photographie a été exposée pour la première fois en masse« .

Une question posée à Anne de Mondenard avant de quitter l’exposition : n’y a-t-il donc pas de femmes au sein de ce cercle de Le Gray? Si « On commence à avoir des informations sur l’activité de certaines, mais si on a des preuves on n’a pas les épreuves« .

Henri Lesecq, « Paris, neige au Champs de Mars » / Les Arts décoratifs, Paris

(1) Dans l’atelier de Paul Delaroche, comme ses amis Charles Nègre et Henri Le Secq.
(2) Celui qui commence par signer ses clichés « Nadar Jeune » ira jusqu’au procès avec son aîné.

Petit Palais /Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill
75008 Paris
Tel: 01 53 43 40 14
 www.petitpalais.paris.fr

 

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Un commentaire pour Le cercle lumineux de Le Gray au Petit Palais

  1. Merci, j’allais passer à côté par manque d’attention à l’actualité du petit palais.
    Se dépêcher d’aller voir les gravures de Lucas de Leyde, avant le 28 octobre!

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