Théâtre : Jacques Allaire redonne vie aux « Damnés de la Terre » sur la scène du Tarmac à Paris

Les Damnés de la Terre (c) J.APar ces temps de méchantes paroles et de vilaines pensées, il n’y a que de bonnes raisons pour aller voir sur la Scène internationale francophone du Tarmac Les damnés de la terre, le spectacle monté par Jacques Allaire à partir de l’oeuvre de Frantz Fanon. Ce titre est celui du dernier ouvrage de Fanon, publié en novembre 1961, quelques jours avant sa mort à 36 ans et à quelques mois de la fin de la guerre d’Algérie. Le psychiatre et militant indépendantiste y analyse la violence faite aux êtres par la domination coloniale et les conditions de leur libération. Jacques Allaire propose « une traversée artistique » de l’oeuvre et de la pensée de Fanon dont il restitue la force et la lucidité grâce à la beauté formelle de la mise en scène et de la scénographie ainsi qu’au talent des six comédiens.

Frantz Fanon © DR

Frantz Fanon © DR

On se demandait en sortant du théâtre qui aujourd’hui lit Frantz Fanon ou même a seulement entendu parler de cet homme « né antillais et mort algérien ». (1) Pour ceux qui dans les années 1960, étaient à l’écoute – et parfois plus – des luttes pour l’indépendance dans ce qu’on appelait alors le « tiers-monde » et venaient en chercher les échos à la librairie François Maspero, au pied du quartier latin, Fanon était une référence, dont la pensée avait surgi avec la parution de Peau noire masques blancs au début des années 1950.

Aujourd’hui Maspero a fermé boutique, le tiers-mondisme – le mot et la chose – n’a plus cours, les pays colonisés d’Afrique ont conquis leur indépendance.  Mais le racisme à l’oeuvre dans la domination coloniale et l’aliénation engendrée par celle-ci ont-ils pour autant disparu? La réponse est bien évidemment non.

Alors on ne peut que savoir gré à Jacques Allaire d’avoir tiré de sa relecture de l’ensemble des écrits de Fanon ce spectacle auquel il a donné le titre – hélas toujours actuel – de cette oeuvre testamentaire qu’est Les damnés de la terre. Mais un titre qui pour Allaire a aussi valeur de programme,  « Il (Fanon) nomme le seuil du départ, le point d’origine et laisse comprendre le projet, l’obligatoire reconquête de la vie , la lutte, les révoltes, les révolutions, la nécessaire reconquête de soi-même« . (2)

Car Fanon n’a pas seulement analysé et pensé la colonisation au travers de la souffrance de ses patients à l’hôpital de Blida où il a exercé la psychiatrie de 1953 à 56, en pleine guerre d’Algérie, mais il s’est aussi engagé dans la lutte des Algériens pour leur indépendance – comme il s’était engagé en 1943 à 18 ans dans la résistance à l’occupation allemande – et théorise les conditions de cette indépendance. (3)

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU

Alors comment traduire sur scène cette « pensée en acte », pour que « le spectacle soit l’expérience de la pensée » ? Des séquences, comme autant de tableaux vivants (Allaire travaille à partir de dessins eux-mêmes issus d’images, de visions, de « rêves » suscités par la lecture des écrits) se succèdent sur scène. Le thème de l’enfermement y est récurrent, évoqué par des grillages, enfermement de l’hôpital, de la prison, des camps nazis (le colonialisme n’est-il pas la matrice des génocides?), du colonisé dans son aliénation…

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU

« Sans passé nègre, sans avenir nègre,  pas encore blanche,  plus tout à fait noire, je suis une damnée « , dit un des personnages sur la scène où la terre entassée ensevelit les corps ou les astreint au travail forcé … Dans ce premier « tableau » les six personnages sont sortis un par un des cages grillagées au fond de la scène. Tous « noirs » en apparence, mais pour certains la peau noire se révèlera un artifice … La « couleur » appliquée à l’être humain n’est-elle pas en elle-même un artifice pour engendrer le mépris et asseoir la domination,  masquant en fait l’indigence de la pensée ? Un peu plus tard, le maquillage fera apparaître des masques blancs sur la peau noire de ceux qui ont endossé l’uniforme du colonisateur…

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU'

Les damnés de la terre ©LaurenceLeblanc.VU’

Comme il le décrit longuement dans Les damnés de la terre, en tant que médecin psychiatre, Fanon a été confronté à la fois aux troubles psychiques des Algériens induits par la colonisation et la guerre coloniale, et aux théories échafaudées dans les années 1930 par les aliénistes coloniaux qui font de « l’indigène  nord-africain » un être « primitif« … Les comédiens donnent corps et voix à ces mots du racisme théorisé et à ceux de la souffrance des colonisés.

En attendant que d’autres mots puissent surgir, que chacun à tour de rôle tracera vigoureusement à la craie sur le tableau noir… Ces mots de la décolonisation des esprits que Fanon appelait de toutes ses forces. Une entreprise inachevée à ce jour, ce qui donne toute sa pertinence et son  actualité à la pensée de Fanon, et donc au très beau et puissant spectacle de Jacques Allaire. (4)

logoTARMAC

(1) La formule  est d’Alice Cherki, auteure de Frantz Fanon portrait, éditions Le Seuil, 2000. Alice cherki signe également la préface de la réédition de Les damnés de la terre (La Découverte, 2002/2012)
À noter la parution en poche, en novembre 2013, de Frantz Fanon une vie, par David Macey (La Découverte, 2011)
(2) Propos recueillis par Bernard Magnier et publiés dans Le carnet du Tarmac remis aux spectateurs.  
(3) C’est par une lettre au résident général Robert Lacoste que Fanon démissionne fin 1956 de son poste de médecin psychiatre. Expulsé d’Algérie, après un bref séjour en France, aidé par le FLN il gagne Tunis où se met en place l’organisation extérieure du mouvement de libération nationale. Tunis où il mène une double activité de psychiatre et de militant politique.
(4) Une autre création de Jacques Allaire, Je suis encore en vie, sera présentée sur la scène du Tarmac du 14 au 24 janvier 2014. Un spectacle muet librement inspiré de l’histoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane battue à mort par son mari. Pour le metteur en scène, ce spectacle constitue avec Les damnés de la terre,  un « dyptique de l’aliénation« .

Le Tarmac
159 avenue Gambetta – 75020 Paris
Réservations : 01 43 64 80 80

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2 commentaires pour Théâtre : Jacques Allaire redonne vie aux « Damnés de la Terre » sur la scène du Tarmac à Paris

  1. Polina dit :

    La mise en scène a l’air très splendide, sombre et percutante. Je ne connais pas l’oeuvre ni le spectacle mais je pense que j’aurais sincèrement apprécié. Joli compte rendu !

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  2. gatayija félix dit :

    bravo pour ton travail je suis tjrs vivant et dans l océan indien: mayotte pour 2ans et plus si affinité bisous à irène que je n oublie pas.

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