Les « Crânes Concrets » de Paul Tessier au Musée de l’Ecole de Médecine

CRANES CONCRETS COUVLes crânes en question n’ont rien à voir avec des vanités échappées d’un antique cabinet de curiosités ou revisitées version luxe à la Damien Hirst. Néanmoins, si art il y a dans la quarantaine de crânes exposés – atteints de malformation ou reproduisant des interventions -, c’est celui qui fit de Paul Tessier (1917-2008) un révolutionnaire de la chirurgie de la face et dont l’oeuvre inspire encore aujourd’hui les praticiens dans ce domaine. L’exposition Crânes Concrets est aussi l’occasion jusqu’au 29 août 2014 de découvrir ce lieu insolite et secret qu’est le Musée d’Histoire de la Médecine à Paris.

Depuis 1971 le siège de l’Université Paris Descartes se situe dans les locaux de l’ancienne Faculté de médecine, créée en 1803 et installée sur le site historique de l’Académie et du Collège de Chirurgie, construit entre 1769 et 1775, par l’architecte Jacques Gondouin, à l’emplacement de l’ancien Collège de Bourgogne que les chirurgiens, rattachés aux Cordeliers, utilisaient depuis la fin du Moyen Âge. D’où l’importance de la collection – la plus ancienne d’Europe – réunie par le doyen Lafaye au XVIIIe siècle et à laquelle s’est ajouté un important ensemble de pièces concernant la pratique médicale et chirurgicale jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Le Musée d'Histoire de la Médecine © db

Le Musée d’Histoire de la Médecine © db

Le Musée d’Histoire de la Médecine est installé depuis 1954 dans une salle construite au tout début du XXe siècle, aux allures d’ ancienne bibliothèque avec sa mezzanine, toute en boiseries réchauffées par la lumière que diffuse une verrière zénithale.

Table d'examen gynécologique, 1890 © db

Table d’examen gynécologique, 1890 © db

En attendant celui qui allait nous guider au milieu des crânes de  Paul Tessier, nos regards se sont arrêtés sur quelques  pièces de cette collection, comme cette table « à examens gynécologiques et à opérations », « modèle pour cabinets et cliniques » datant de 1890… Ou  le mannequin anatomique en bois de Felice Fontana, commandé par le Bonaparte en 1796, lors de la campagne d’Italie, au directeur du Cabinet d’Histoire naturelle du Grand Duc Léopold II, pour l’Ecole de Santé de Paris…

Organisée par l’Association française des chirurgiens de la face et inaugurée à l’occasion du 3ème congrès de celle-ci, du 15 au 17 mai 2014 à l’Université Paris-Descartes, l’exposition Crânes Concrets, rend hommage à celui qui est considéré comme « le père de la chirurgie crânio-faciale ». « La révolution chirurgicale de Paul Tessier »,  a consisté en effet à braver « l’interdit de joindre dans une même opération la face et le crâne« , explique Benjamin Guichard, chirurgien maxillo-facial au CHU de Rouen, co-commissaire de l’exposition et auteur d’une thèse sur la « Collection Tessier ». (1)

Les crânes de Paul Tessier.À gauche : "observer", à droite: "Oser" © DR

Les crânes de Paul Tessier.À gauche : « observer », à droite: « Oser » © DR

Car il s’agit bien d’une « collection » : une soixantaine de crânes collectés à travers le monde, malformés ou opérés, des milliers de dossiers documentés, de dessins, de photographies, des films. Y compris des instruments chirurgicaux conçus par Tessier lui-même pour des interventions qu’il a été le premier à concevoir afin de corriger des  malformations crânio-faciales que personne ne voulait opérer.  « Trop compliqué« , avait déclaré l’Anglais Harold Gillies (1882-1960), qui était pourtant intervenu sur les « gueules cassées » de la Première guerre mondiale. « Pourquoi pas? » répondra Tessier, persévérant, réalisant des prouesses et révolutionnant la chirurgie, afin de permettre aux patients de retrouver ce qu’il appelait  » la fonction sociale« , tient à souligner Benjamin Guichard.

"Paul Tessier, le conquérant", sculpture Jacques Lévignac © DR

« Paul Tessier, le conquérant », sculpture Jacques Lévignac © DR

Tessier

Paul Tessier © DR

Visionnaire dans son art, Paul Tessier l’est aussi dans sa méthode. »Toute la technologie moderne permise par le numérique est en gestation dans le fichage des cas traités et la modélisation en 3D  des interventions« , explique notre guide. De l’infographie avant l’heure. Une « vision » à laquelle rend hommage, à sa façon, le portrait de Paul Tessier sculpté en fils d’acier par Jacques Lévignac.

Il y avait aussi la 2D… c’est à dire le dessin, destiné à fixer les étapes d’une  intervention, afin de pouvoir en faire une description, pour des articles ou des présentations. Là aussi il fallait quelqu’un d’extrêmement doué, susceptible de dessiner « à l’aveugle », en gardant les yeux fixés sur l’opération en train de se dérouler. Francine Gourdin, auparavant dessinatrice de bijoux chez Cartier, fut la première illustratrice de Paul Tessier. Elle l’accompagna du milieu des années 1960 aux années 1970, réalisant des milliers de dessins à l’encre de chine sur des planches de Bristol, dont on peut admirer l’impeccable tracé sur les exemplaires exposés.

Des dessins de Francine Gourdin © db

Des dessins de Francine Gourdin © db

Pressenti pour le Prix Nobel, « Paul Tessier a été l’un des plus grands chirurgiens du XXe siècle », résume Bernard Devauchelle, chef du service de chirurgie maxillo-faciale du CHU d’Amiens, auteur avec son équipe de la première greffe partielle de visage en 2005. C’est d’ailleurs à Amiens que devrait se réaliser un  « Solid Museum Paul Tessier« , dans le cadre du futur Institut faire Faces (2), après le rachat par l’Association française des chirurgiens de la face (AFCF) de la collection de crânes qu’une université américaine avait souhaité acquérir en 2009.

Après Paris, l’exposition Crânes Concrets sera présentée à New York, puis à l’Historial de la Grande Guerre à Péronne en 2015, avant Rome en 2016.

Musée d'Histoire de la Médecine, Le mannequin anatomique de Felice Fontana © db

Musée d’Histoire de la Médecine, mannequin anatomique de Felice Fontana © db

 

(1) Dans cet interdit, il y a la crainte bien sûr, de toucher à « ce dont notre crâne est l’écrin, à savoir l’encéphale, notre organe de la pensée« …  Mais peut-être aussi celle, héritage inconscient d’une conception dualiste de l’être humain, de mettre en relation le siège de la pensée et celui de l’apparence (le visage) ?

 Albrecht Dürer, "Saint Jérôme dans son cabinet d’étude", 1521 © Museu de Arte Antigua, Lisbonne

Albrecht Dürer, « Saint Jérôme dans son cabinet d’étude », 1521 © Museu de Arte Antigua, Lisbonne

(2) l’Institut Faire Faces (IFF) qui devrait ouvrir en 2015 sera le premier centre d’études et de recherche dévolu à la « défiguration ». Un ensemble pluridisciplinaire comprenant bloc opératoire de chirurgie expérimentale, plateforme technologique en imagerie, robotique et ingénierie tissulaire, amphithéâtre, galerie d’exposition, et autres espaces de recherche modulables ….

 

Le  Musée d’Histoire de la Médecine
12 rue de l’Ecole de médecine, 75006 Paris.
Ouvert de 14 h à 17 h 30, sauf le dimanche

 

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3 commentaires pour Les « Crânes Concrets » de Paul Tessier au Musée de l’Ecole de Médecine

  1. claire Arsenault dit :

    En attendant d’y passer « à mon tour », j’ai twitté ton excellent papier.

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  2. Fautré dit :

    J’ai travaillé avec le fabuleux Tessier et je suis très émue de voir ces crânes et ces dessins.

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