« Tisser les couleurs » : Kimonos d’exception à la Maison du Japon

"Lac sous la lune", Fukumi Shimura, 1985.

« Lac sous la lune », Fukumi Shimura, 1985.

Depuis plus d’un demi-siècle, Fukumi Shimura tisse des kimonos avec des fils de soie qu’elle teint elle-même à partir de végétaux. Son extraordinaire savoir-faire, son sens esthétique en lien avec la nature et l’infinie variété de ses couleurs ont sublimé l’art du Tsugumi, le pongé de soie traditionnel, et lui ont valu d’être élevée au rang de Trésor national vivant en 1990. L’exposition Tisser les couleurs, présentée à la Maison de la culture du Japon à Paris jusqu’au 17 janvier 2015, permet d’admirer une trentaine de ces somptueux kimonos créés par Fukumi Shimura et sa fille et disciple Yôko dans leur atelier de Kyoto.
Plaisir des yeux et repos de l’esprit… 

« Arracher la vie des végétaux pour en extraire la couleur… mais au travers de ces couleurs, c’est peut-être la vie qui réapparait« , suggère Fukumi Shimura. (1) Avant d’accéder aux kimonos, on peut voir dans la première salle les principaux végétaux utilisés pour la teinture, des écheveaux de fil de soie montrant les couleurs obtenues : du rose au violet pour le grémil des teinturiers (murasaki), la gamme des rouges pour la garance et le sappan, des jaunes aux bruns avec le gardénia, l’oignon, le carthame et l’if du Japon, des bleus aux verts avec les feuilles d’indigo fermentées (sukumo), etc.

"Jeune Grémil", un des dix tissages réalisés à partir du "Dit du Genji", Fukumi  Shimura, 2007 © db

« Jeune Grémil », un des dix tissages réalisés à partir du « Dit du Genji », Fukumi Shimura, 2007 © db

Mais la relation entre le végétal et la couleur est très subtile. Obtenir une nuance répondant à notre perception résulte d’un processus complexe qui s’inscrit dans notre relation à l’univers. Il existerait une relation entre les phases de la lune et les couleurs, c’est pourquoi Fukumi Shimura travaille selon le calendrier lunaire. Celle qui s’est d’abord plongée dans l’univers chromatique propre aux tissus japonais avant d’étudier dans les années 1980 les traités sur les couleurs de Goethe et de Rudolf Steiner et qui poursuit inlassablement ses recherches dans ce domaine, confie : « Autrefois je pensais qu’il fallait consacrer dix ans à une couleur, aujourd’hui je pense qu’il faut une vie« .

 

KIMONOS

Dans la vie de Fukumi Shimura, née en 1924 et adoptée par un oncle paternel, le rôle du frère ainé peintre a été déterminant pour son initiation à l’art et à la littérature. Et décisive sera la lecture de Dostoievski qui lui ayant révélé que « l’être humain est le mal incarné » la mettra sur la voie de la nécessaire quête de la cohérence avec la nature. Une rencontre au début des années 1950 la fait s’engager vers la teinture et le tissage. Elle divorce et quitte Tokyo pour faire l’apprentissage du tissage auprès de sa mère dans son village natal. À son tour, sa fille ainée Yôko est venue en 1981 rejoindre l’atelier maternel à Kyoto – où Fukumi s’est installée à la fin des années 1960 –  poursuivant le cycle de la transmission. Seule ou avec sa fille, Fukumi Shimura n’a cessé d’exposer, publier, voyager (Indonésie, Mexique, Thaïlande, Inde), tandis que se succédaient honneurs et distinctions. Désignée Trésor national vivant en 1990 par le gouvernement japonais, elle vient de recevoir le prix Kyoto 2014. (2)

"Opera", Yôko Shimura, 2010 © db

« Opera », Yôko Shimura, 2010 © db

 

« Mais comment un esprit troublé pourrait-il extraire les couleurs de la nature dans leur pureté première? » demande Fukumi Shimura. Au delà de la virtuosité,  et du plaisir admiratif qu’elle suscite, une grande sérénité émane des kimonos tissés par elle et sa fille. Une grande poésie, également, se dégage de ces tissages où de la géométrie du kimono surgissent des paysages abstraits, des atmosphères : Lac sous la lune, Neige mouchetée….

KIMONOS Surprenants, dans la dernière salle, ces panneaux ornés en leur centre d’un portrait tissé en « noir et blanc » : Rimbaud, Verlaine… Ils sont signés de Yôko Shimura dont on a lu un peu plus tôt dans l’exposition un texte où elle confie que « née après la fin de la Seconde Guerre mondiale« , elle a « toujours été très attirée par la culture française« . Saint-Exupéry – Le petit prince était son livre préféré quand elle était enfant – , Sartre et Simone de Beauvoir,  Rimbaud – « tout le monde adorait Une saison en enfer dont nous lisions des passages à haute voix« – , André Breton, Maurice Blanchot, Georges Bataille …

Presque magique, ce « Miroir » bleuté , autre création de Yôko Shumira, qui crée l’illusion du reflet, uniquement par le tissage de fils teintés à l’indigo, à l’oignon et au grémil… Avec les réalisations de Yôko, on perçoit que si la créativité de l’art du tissage continue à s’inventer dans le cadre formel du kimono,  elle tend aussi à s’en échapper.

Maintien de la tradition et évolution de l’art, « une tâche complexe » dont Fukumi Shimura a conscience : « La réforme de cet art est nécessaire car à défaut, dans une société mécanisée comme celle où nous vivons, le kimono serait voué à disparaître.  » Or, « ce vêtement, encore porté aujourd’hui, joue le rôle magnifique de point d’ancrage d’un certain esprit japonais qui a résisté à toutes les époques et perdure encore. C’est ce que je voudrais transmettre aux jeunes générations« .

Avec l’ouverture d’une deuxième école Ars Shimura prévue en 2015 dans le quartier  de Sagano à Kyôto, après celle du quartier d’Okazaki en 2013, la transmission de la tradition du kimono tissé semble assurée…

Fukumi et Yôko Shimura

Fukumi et Yôko Shimura

 

(1) Extrait du film présenté dans la dernière salle de l’exposition. Un montage vidéo d’une quinzaine de minutes à partir d’extraits d’un film sur Fukumi et Yôko Shimura réalisé en 2011. On ne saurait trop conseiller de prendre le temps de le regarder.
(2) « Trésor national vivant » est l’expression désignant les personnes officiellement reconnues comme détentrices d’un bien culturel immatériel important. Le « Prix Kyoto des Arts et de la philosophie », fondé par un philanthrope (Dr. Kazuo Inamori), est la plus haute récompense privée décernée pour l’ensemble d’une oeuvre.

A noter :
Conférence à la Maison du Japon : »La Source des couleurs au pays du soleil levant » avec Fukumi et Yôko Shimura, le 12 décembre 2014 à 18h30.
Entrée libre sur réservation au 01 44 37 95 95

Maison de la culture du Japon
101Bis Quai Branly
75015 Paris
01 44 37 95 01

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