Intenses « Nuits Blanches » avec Nathalie Richard au théâtre de l’Oeuvre

Nathalie Richard dans "Nuits blanches", théâtre de l'Oeuvre, décembre 2014 © Dunnara Meas

Nathalie Richard dans « Nuits blanches », théâtre de l’Oeuvre, décembre 2014 © Dunnara MEAS


Adapté de la nouvelle « Sommeil » de Haruki Murakami, le spectacle mis en scène par Hervé Falloux est porté par le talent et la grâce de son unique interprète, Nathalie Richard. Une jeune femme absorbée dans la répétition d’un quotidien sans relief voit son existence soudainement bouleversée par la perte totale du sommeil. Dix-sept « nuits blanches » au cours desquelles s’ouvre une nouvelle vie qui modifie sa perception d’elle-même et du monde. L’actrice donne corps au personnage avec intensité, épousant avec subtilité les nuances qu’exige la frontière poreuse entre réel et imaginaire caractéristique de l’univers de Murakami.
À voir jusqu’au 25 janvier 2015.

« Voilà dix-sept nuits que je ne dors plus« , ainsi commence la nouvelle Sommeil. Ce sont aussi les premiers mots de la femme qui apparait sur la scène du théâtre de l’Oeuvre. Elle est là, debout, silhouette mince vêtue sobrement d’un pantalon gris et d’un chemisier ivoire aux manches longues, la coupe de cheveux est sage. Le décor lui aussi est sobre où dominent le noir et blanc pour restituer l’ambiance nocturne de la nouvelle: trois panneaux aux dessins abstraits que des projections vont moduler au fil de la pièce encadrent la scène, au centre, un meuble bas tout en longueur servira tour à tour de table ou de banquette, posé dessus un globe lumineux (lunaire?), un fauteuil. (1)

Nathalie Richard, "Nuits blanches", 2014 © Dunnara MEAS

Nathalie Richard, « Nuits blanches », 2014 © Dunnara MEAS

Où elle va s’asseoir un temps pour évoquer de sa voix claire et posée la routine quotidienne qu’est sa vie. Un mari dentiste, au visage ni beau ni laid, mais « étrange« , « insaisissable« , qui lui échappe lorsqu’elle veut le dessiner, mais elle « le reconnait » quand elle le voit. L’humour discret de Murakami passe dans une intonation de voix. Le mari emmène tous les matins leur fils à l’école dans sa Bluebird – elle, elle a une Honda Civic un peu déglinguée – selon un rituel immuable : « Fais bien attention à toi« , dit-elle, à quoi il répond « Pas de problème« .

Elle fait les courses, le ménage, prépare le déjeuner –  car le mari n’aime pas manger dehors. L’après-midi elle va nager, puis se promène ou rentre lire – distraitement – , écouter la radio ou somnoler. Le fils revient bientôt de l’école, elle lui donne à goûter, puis prépare le dîner, etc. Bref, une vie dont elle aurait pu « intervertir sans aucun inconvénient la veille et l’avant-veille » et qui se déroule sans véritable ennui ou joie.

Jusqu’à ce qu’une nuit, après un cauchemar terriblement angoissant, elle ne parvienne pas à se rendormir. Elle n’a pas du tout sommeil. Elle absorbe deux verres de cognac (c’est tout à fait exceptionnel), se met à lire Anna Karénine. Elle ne fermera pas l’oeil et ne ressentira pourtant aucune fatigue le lendemain. Il en sera désormais ainsi, le besoin de dormir l’a quittée. La nuit devient un espace de liberté où elle renoue avec le plaisir. Celui de lire vraiment – comment avait-elle pu abandonner la lecture qui était au centre de sa vie depuis l’enfance? -; celui de manger du chocolat – elle en a retrouvé des miettes séchées au creux des pages d’Anna Karénine – ou de sortir la nuit en voiture… La voilà rendue à elle-même.

Bien sûr, personne ne s’est aperçu de rien, puisqu’elle continue à accomplir les tâches quotidiennes mécaniquement, l’esprit ailleurs.

Nathalie Richard, "Nuits blanches, 2014 © Dunnara Meas

Nathalie Richard, « Nuits blanches, 2014 © Dunnara Meas

Mais ne plus dormir, ce n’est pas « normal », l’ angoisse la saisit. Le débit se fait plus rapide, les gestes plus fébriles tandis qu’elle compulse des ouvrages sur le sommeil… Pour finalement décider qu’elle n’a pas besoin de ce sommeil dit réparateur mais dont l’absence, si elle peut apparaitre aberrante sur le plan biologique, s’est traduite pour elle par  « un agrandissement de la vie« , un « élargissement de la conscience » qui lui a révélé le vide d’une existence où fils et mari apparaissent de plus en plus comme des étrangers…

La réflexion se fait plus profonde. Ces  « ténèbres éveillées » qui sont devenues en quelque sorte sa vraie vie, évoquent aussi la mort… Et si celle-ci n’était pas, comme elle l’avait pensé jusqu’ici, semblable à un sommeil profond, mais justement « des ténèbres éveillées et sans fin« ? Que faire alors ?…

Nathalie Richard, "Nuis blanches" © Dunnara MEAS

Nathalie Richard, « Nuis blanches » © Dunnara MEAS

Prendre l’air, monter dans la voiture pour une nouvelle virée nocturne.  Elle s’est arrêtée sur un parking. Surgissent deux hommes qui essaient d’ouvrir les portières. Elle ne parvient pas à faire démarrer la voiture, les clés lui échappent, sous les secousses sa tête heurte le volant… Elle abandonne. Tandis que dehors les hommes continuent à secouer la voiture.  « Ils vont bientôt la retourner« , sont ses dernier mots.  Cauchemar ou réalité? …

La présence lumineuse de Nathalie Richard sur la scène du théâtre de l’Oeuvre est elle bien réelle tout au long de ces Nuits blanches. Au fil de ce long monologue – en soi déjà une performance – par les intonations de la voix, les expressions du visage, les gestes, le corps, l’actrice fait vivre avec intensité et subtilité la transformation progressive de cette femme, son « chemin initiatique vers la connaissance (…) sur un fil entre ciel et terre, entre passé et présent, entre humour et désespoir « , selon les mots de Hervé Falloux. Pour le metteur en scène, qui confie avoir écrit l’adaptation de la nouvelle de Murakami la nuit, il s’agissait essentiellement de restituer « l’ambiance lunaire de l’oeuvre« , de « garder cette alchimie magique et fragile qui (en) fait l’originalité, (…) la légèreté de l’écriture de Murakami qui confère à son style une grâce, une distance polie et délicate« . (1)

Mission parfaitement accomplie avec Nathalie Richard. Il faut venir les partager avec elle, ces nuits sans sommeil…

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(1) Décor et costume signés Jean-Michel Adam
(2) La nouvelle Sommeil figure dans le recueil intitulé L’Eléphant s’évapore, Editions 10/18
Une édition séparée, illustrée par Kat MENSCHIK, a été publiée en 2010 aux Editions Belfond, coll. Littérature étrangère.

Théâtre de l’Oeuvre
55 Rue de Clichy
75009 Paris
01 44 53 88 88

 

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