Germaine Krull, le « chien fou » de la photo au Jeu de Paume à Paris

Autoportrait, Paris 1927 © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Autoportrait, Paris 1927 © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Le musée du Jeu de Paume poursuit son travail de recherche sur les femmes photographes et de mise en valeur de leur oeuvre avec cette nouvelle exposition consacrée à  Germaine Krull.  « Un destin de photographe » retrace le parcours étonnant et la pratique novatrice de cette artiste née en Pologne en 1897 et morte en Allemagne en 1985.  Femme d’action et engagée – de la révolution spartakiste en Allemagne à la défense des Tibétains en exil en Inde -, figure de l’avant-garde des années 1920-1940, pionnière du reportage photographique moderne, Germaine Krull a approché tous les genres avec audace et originalité.

A voir jusqu’au 27 septembre 2015.

 

« Chien fou » de la photographie – elle avait fait de ce surnom donné par une amie le titre du récit de sa jeunesse chaotique (non publié) – Germaine Krull l’est tout autant de la vie. D’ailleurs, La vie mène la danse sera le titre de l’autobiographie qu’elle achève en 1981 et que viennent tout juste de publier les éditions Textuel (1). Si l’imposante chronologie affichée à l’entrée de l’exposition suggère une existence intense, les quelque 130 tirages rassemblés confirment le lien étroit entre la vie de « cette femme  politiquement ancrée à gauche, énergique, adepte des voyages » et son engagement photographique « à l’opposé d’une revendication esthétique, artistique ou interprétative, comme celles du Bauhaus ou du surréalisme« , souligne Michel Frizot, commissaire de l’exposition.

Pont roulant Rotterdam, série "Metal", vers 1926 ©

Pont roulant Rotterdam, série « Metal », vers 1926 © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Bref, une femme en dehors des sentiers battus, dans la vie comme dans la photographie : « Germaine était une force et cette force était désordonnée. Elle se voulait libre, affranchie des conventions dans tous les domaines« , a dit d’elle Joris Ivens, qu’elle a rencontré à Berlin en 1923 et avec qui elle s’installe brièvement à Amsterdam en 1925 avant de venir à Paris l’année suivante.

Étude publicitaire pour Paul Poiret, 1926 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian

Étude publicitaire pour Paul Poiret, 1926 © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian

Paris où se réalise son « destin de photographe » : elle ouvre un studio de photographie de mode, travaille pour Sonia Delaunay, tandis que le peintre Robert Delaunay s’intéresse à ses « fers » – des photographies des grues, de ponts, de silos réalisées depuis 1925 dans les ports néerlandais – aux cadrages surprenants, « modernes ». Rassemblés dans le portfolio Métal, ces clichés lui apportent la notoriété et lui valent de participer au lancement du magazine VU en 1928.

Rue Auber à Paris, vers 1928/The Museum of Modern Art, New York © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen.

Rue Auber à Paris,
vers 1928/The Museum of Modern Art, New York © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen.

Cette collaboration est décisive et va faire de Germaine Krull une pionnière du reportage photographique, où elle manifeste « une liberté d’expression, de prise de vue sans tabous et de proximité avec le sujet, grâce à son appareil « petit format » 6 x 9 cm, l’Icarette« . Elle privilégie les petites gens – qui pourraient tout aussi bien avoir servi de modèles aux  frères Le Nain (2)- les fêtes foraines, la Zone et ses clochards,  les bars, la rue…

Tout en s’attachant plus précisément à ces années parisiennes d’activité intense de 1928 à 1933, l’exposition du Jeu de Paume, au fil d’un parcours à la fois chronologique et thématique, donne à voir l’ensemble de l’oeuvre, des nus berlinois du milieu des années 1920  à l’Asie – reporter en Indochine en 1946, gérante d’hôtel à Bangkok, puis l’Inde à la fin des années 1960, où devenue bouddhiste, elle se met aux service des exilés tibétains (Tibetans in India, 1968).  L’automobile, la route – « elle montre un engouement peu commun pour le voyage par la route et photographie les sites entrevus de sa voiture« ; les femmes – artistes ou ouvrières; la publicité; sa fascination pour les mains; et même un premier « photo-roman » avec Georges Simenon : « elle s’adapte à tous les sujets avec charisme et empathie, tout en maintenant une exigence  d’innovation artistique« .

 Photo roman "La Folle d'Itteville" (G.Simenon) / db

Photo roman « La Folle d’Itteville » (G.Simenon) / db

La guerre la verra successivement au Brésil où elle part en 1940 pour se mettre au service de la France libre,  à Brazzaville où elle est envoyée en 1942 pour fonder un service de propagande photographique,  à Alger en tant que reporter,  dans le midi, puis en Alsace où elle participe à la bataille d’Alsace dont elle fait un petit livre en 1945. Car – et c’est un mérite de l’exposition de le montrer – « Germaine Krull travaille constamment dans le but de publier ses photographies« , dans des magazines, mais aussi et surtout « dans  des livres ou portfolios dont elle est l’unique auteur, particularité qui la distingue de tous les photographes de sa génération« .

L’exposition du Jeu de Paume permet de découvrir un destin et une oeuvre hors normes. On citera en conclusion Pierre Mac Orlan: « Germaine Krull ne crée pas des anecdotes faciles, mais elle met en évidence le détail secret que les gens n’aperçoivent pas toujours« . (3)

Germaine Krull, Autoportrait à l'Icarette Vers 1925 / Centre Pompidou, Paris. Musée national d'art moderne/Centre de création industrielle. © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen.

Germaine Krull, Autoportrait à l’Icarette
Vers 1925 /
Photo © Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle.

 

(1) Françoise Denoyelle, Germaine Krull, La vie mène la danse, éditions Textuel en coédition avec le musée du Jeu de Paume, Paris 2015
(2) Elle les met en regard dans un étonnant reportage intitulé Les modèles des frères Le Nain, Permanence du type populaire, publié dans VU N°331 daté du 18/7/1934
(3) Pierre Mac Orlan, Germaine Krull, nrf, Gallimard, 1931 (coll. Photographes nouveaux)

Le musée du Jeu de Paume
1 Place de la Concorde
75008 Paris
01 47 03 12 50

 

Publicités
Cet article, publié dans Culture, Patrimoine, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Germaine Krull, le « chien fou » de la photo au Jeu de Paume à Paris

  1. Sandrine D. dit :

    J’avais repéré cette expo, mais je n’ai pas encore eu l’occasion d’y aller. Merci pour le compte-rendu !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s