Atae Yûki : « Scènes de la vie japonaise en sculptures de tissu »

Atae Yûki, « Omohayu » (Embarras), 2010 / Photo Masahiko Takeda


Cette nouvelle exposition à la Maison de la Culture du Japon à Paris est l’occasion de découvrir l’univers singulier de Atae Yûki. Si la fabrication de poupées en tissu est une tradition au Japon, celles créées depuis près d’un demi-siècle par cet artiste né en 1937 se distinguent par la très grande minutie de leur réalisation, leur expressivité, un subtil mélange de réalisme et de poésie, et la diversité de leurs sources d’inspiration  – société, histoire, littérature, cinéma. Il y a aussi la relation personnelle, très affective, que Atae Yûki entretient avec les figurines qu’il confectionne, « ses enfants». 

À voir jusqu’au 3 mars 2018 (entrée libre)

Atae Yûki / DR

« Confectionner n’est pas le mot : sans doute vaudrait-il mieux dire que je leur donne naissance. Ces figurines auxquelles je donne vie renferment mes joies et mes peines, mes espoirs, tous mes sentiments », déclare Atae Yûki en préambule à cette deuxième exposition organisée à Paris, à l’occasion de son 80ème anniversaire. (1)

Atae Yûki, « Cendrillon » 1977 /photo db

L’exposition suit le fil de la carrière de l’artiste, et les premières figurines qui s’offrent à la vue du visiteur sont empruntées à la culture occidentale. Diplômé de la Nippon Design School, Atae Yûki a travaillé chez un fabriquant de mannequins avant de se lancer à partir de 1968 dans la confection des poupées de tissu. Ses premières créations s’inspirent essentiellement des personnages de contes populaires, à travers notamment des illustrations d’Arthur Rackham, comme Cendrillon (1970). D’autres font écho à la littérature, avec des personnages de Zola ou Shakespeare.

Atae Yûki, « Plateau-repas » 2010 / Photo db

Mais c’est dans les « Scènes de la vie japonaise » que l’art d’Atae Yûki révèle son originalité. Les silhouettes de ces personnages de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qu’il commence à créer au milieu des années 1980, mêlent réalisme et nostalgie, celle d’un monde que l’artiste porte en lui mais qu’il n’a pas connu. On sait gré aux organisateurs de l’exposition d’avoir suffisamment documenté les oeuvres pour en rendre le contexte accessible au visiteur.

On apprend ainsi que la figurine intitulée Gare (1997), représente « un garçonnet de la campagne envoyé travailler en ville, phénomène fréquent  durant les ères Meïji (1868-1912) et Taïsho (1912-1926). On sent son inquiétude tandis qu’il attend son patron à la gare ». Quant au Plateau-repas (2010), son mode d’emploi nous est détaillé :« On dépose sur le couvercle retourné (…) les aliments contenus dans la boite. À la fin du repas, on verse de l’eau chaude dans le bol et, du bout des baguettes, on nettoie le bol et les plats avec un morceau de légume mariné. Pour finir la vaisselle est rangée dans la boite. Une coutume aujourd’hui disparue ». La scénographie installe le personnage dans son décor …

Atae Yûki, « Et Maman? » 2010 / DR

Avec le « Mémorial de l’ère Showa (1926-1989) », Atae Yûki a voulu témoigner au travers de ses figurines d’une période entière de l’Histoire, celle de la Seconde Guerre mondiale et de l’époque troublée qui a suivi et qu’il a connue, encore enfant. Il s’intéresse en particulier aux orphelins de guerre et aux enfants confrontés à la pauvreté, avec notamment la série des « Enfants vagabonds » (Et Maman?, 2010). Il y a aussi les figurines aussi inattendues que résolument réalistes de l’empereur Hirohito (Symbole,  2010) et du général Mac Arthur (Autorité, 2010), représentés côte à côte comme sur la photo officielle de leur première rencontre en 1945, après la capitulation du Japon.

Atae Yûki, « Symbole » et « Autorité » 2010 / Photo db

On ne peut s’empêcher de rester dubitatif à la lecture du long texte du cartel qui résonne comme un vibrant hommage à l’empereur et à « la famille impériale (…) source de fierté », Ataé Yûki ajoutant se rappeler «  avec nostalgie l’avoir accueilli (…) un petit drapeau japonais à la main », lorsqu’il était écolier… (2)

Atae Yûki, Ozu et le couple de « Un voyage à Tokyo » / DR

Un écolier qui ne va pas tarder à s’intéresser au cinéma, divertissement majeur dans années 1950. le cinéma a beaucoup influencé Atae Yûki, notamment celui de Yasujirô Ozu, le cinéaste intimiste de la vie familiale et de ses bouleversements. Il lui rend hommage avec une série de personnages tirés de ses films Voyage à Tokyo, Le goût du saké, etc. L’influence du cinéma s’exprime aussi à travers des emprunts au film d’animation, comme  Le tombeau des lucioles, de Isao Takahata (1988) qui a inspiré les enfants de Et Maman?

L’exposition s’achève sur une sélection des créations les plus récentes. Lesquelles sont un retour à l’enfance, mais cette fois capturée au présent, comme ces petits garçons jouant au football (Allez! 2015). On y trouve aussi deux personnages très présents à la télévision, George Tokoro et Takeshi Kitano, « deux adultes au coeur d’enfant », nous dit-on .  (3)

Atae Yuki au travail, extraits video /photos db

On a choisi de garder pour la fin la video tournée dans l’atelier de Atae Yûki où l’on assiste aux différentes étapes de la fabrication de ses  « sculptures de tissu ». De l’argile façonnée sur un support en bois au choix des tissus pour la confection des habits, l’artiste réalise tout lui-même, dans un souci de perfection esthétique. « Le maquillage sera retravaillé après l’habillage pour harmoniser les couleurs », explique-t-il. C’est que « elles ont leur petit caractère, vous savez! Elles sont presque humaines »… On ne le démentira pas.

En attendant l’ouverture d’un musée qui leur soit spécifiquement dédié, actuellement en projet, les créations d’Atae Yûki sont régulièrement exposées au Kawaguchiko Muse Museum, un département du Kawaguchiko Museum of Art (préfecture de Yamanashi).

Atae Yûki, « Allez! » 2015 / Photo db

 

(1) Le public parisien avait pu découvrir l’oeuvre de Atae Yûki en 2006 au Musée des Arts décoratifs.
(2) On ne peut s’empêcher de penser au roman Un artiste du monde flottant, de Kazuo Ishiguro (Prix Nobel de littérature 2017). Dans le Japon de l’après guerre, en proie à de profonds bouleversements, un peintre âgé est confronté aux difficultés de marier sa fille. Des difficultés auxquelles il n’est pas étranger, en raison de ses engagements passés.
(3) Pour Tokoro, dans l’ignorance, l’auteure de ces lignes ne se prononce pas sur le « coeur d’enfant », mais en ce qui concerne Kitano, une rétrospective de son oeuvre à la Fondation Cartier en 2010, Beat Takeshi Kitano, gosse de peintre, le révélait plutôt comme « enfant terrible »…

Atae Yûki, « Tama » 2015 /DR

 

 

Maison de la culture du Japon
101 bis, quai Branly
75015 Paris
01-44-37-95-95. 

 

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