
Madame_Steph Cop_Exposition ÉCHAPPÉES_2025_© photo Salim Santa Lucia
La Fondation Desperados pour l’art urbain (1) présente jusqu’au 30 novembre 2025 une exposition collective imaginée par l’artiste Alëxone Dizac, auquel elle a donné carte blanche. Ce dernier a sollicité une douzaine d’artistes d’horizons et de pratiques très diverses – même si, pour la plupart et à l’instar d’Alëxone (2), ils sont issus du graffiti et du muralisme. Installations, sculptures, céramiques, dessins, illustrations, fresques s’offrent au visiteur, dans un vaste lieu insolite et éphémère au cœur du IXème arrondissement de Paris et dans un parcours balisé par les chapitres d’un récit, Échappées, récit d’une odyssée urbaine, écrit spécialement pour l’occasion.
Un récit dont il ne faut pas manquer l’introduction, affichée sur le mur avant de pénétrer dans la halle au rez-de chaussée de la Poste Rodier (3) où se déploie l’exposition : « Il avait ce don étrange de faire paraître le monde plus vivable en s’y tenant droit. Il ne faisait pourtant rien d’extraordinaire : il marchait, observait ce qui l’entourait avec une attention de plus en plus vive (… ) Il voyait dans ces lieux où l’urbain cohabitait avec la nature une forme de résistance joyeuse …». Des mots qui s’appliquent autant au regard du visiteur qu’à l’esprit des œuvres rassemblées dans Échappées.

Icinori_Friches_Exposition ÉCHAPPÉES_2025_© photo Salim Santa Lucia.jpg
À commencer par les impressions sur papier et tissus d’Icinori, un duo d’artistes formé par Mayumi Otero et Raphaël Urwiller. Deux livres « pop up » sous vitrines dialoguent avec deux œuvres à grande échelle, un paravent aérien de tissus imprimés et un collage, un paysage lumineux où plantes, animaux et personnages constituent une scène à l’état d’ébauche, une sorte de Friche, comme l’indique le titre de l’œuvre.

Hitnes, Exposition Échappées 2025 / Photo db
Un autre dialogue s’instaure entre les carnets de croquis de Hitnes et l’immense vague ondulant du plafond au sol (Attorno a tutto, il mare /acrylique sur tissu) qui leur fait face. Une nature en mouvement, saisie par le regard du peintre et voyageur nourri de connaisssances naturalistes « depuis l’enfance » qu’est l’artiste, né à Rome en 1982.

Madame, Exposition « Échappées », 2025 / Photo db
L’Enfance… Promenons-nous dans les bois, l’installation de Madame (pseudonyme d’Aurélie Ludivine Bidault, née en 1982 à Tours) nous y ramène avec sa petite cabane recouverte de feuilles mortes qui tapissent aussi le sol alentour. À l’intérieur on découvre un abri à la fois mystique et ludique avec un sol de confettis, un prie-dieu ancien recouvert de tapisserie, une boule à facettes au plafond, et dans quelques-unes des alvéoles percées dans les murs sont glissés des messages, tandis deux œuvres de l’artiste se répondent avec un message énigmatique : Grise est la matière /Quand elle est traversée de lumière…

100TAUR , « Démon Cocotte » /Expo « Échappées »2025 / Photo db
Les contes de l’enfance sont aussi peuplés de monstres… dont 100TAUR ( alias Nicolas Giraud, né en 1982 à Montauban) fait son affaire. Il y en a deux là, bien visibles : Démon Cocotte et Gastornis Fantasmagoris, tandis qu’un troisième, L’Effondrement, se dissimule un peu plus loin dans l’obscurité d’une ancienne chambre forte… L’artiste puise son inspiration tant dans les mythologies du monde entier que dans la littérature fantastique (Edgar Allan Poe, Lovecraft, etc) et les comics. Et, surtout, il est passionné de techniques et animé par « le souci du détail ». D’où sa référence à la taxidermie et l’utilisation du polyéthylène pour la réalisation de ses « monstres » et les mille et une « histoires secondaires » qui peuplent ceux-ci d’une myriade d’objets et de fragments en tout genre, dans un processus à la fois obsessionnel et ludique quasiment sans fin. On conseille au visiteur d’oublier le monstre et d’examiner les détails qui y fourmillent, avec la patience du pêcheur à la mouche qu’est aussi l’artiste.

Steph Cop_Wooden Aro#3©Steph Cop
Des rivières pyrénéennes aux forêts du Costa Rica … en passant par le Morvan, dans la forêt des Noires Montagnes où Steph Cop (Stéphane Copelini, né en 1968) a installé son atelier. Celui qui a fait partie du premier mouvement graffiti français, militant au sein du groupe « Control of Paris », inscrit désormais sa pratique dans un dialogue avec les arbres : « Je rencontre un arbre qui a une histoire », nous dit-il.

Steph Cop, « Arbre bleu 2800 » détail /Expo Échappées 2925 / Photo db
En l’occurrence un Cedrela, dans la forêt du Guanascate au Costa Rica, « un bois rouge imputrescible et amer », précise-t-il, qu’il a sculpté sur place pendant 40 jours, en suivant chaque jour le même sentier jusqu’à l’arbre situé sur une hauteur d’où il découvrait l’étendue de la forêt ; l’ensemble est documenté par un film et les photos de Balint Pörneczi. Si l’oeuvre – CaminoBlu 4363 – est restée sur son lieu d’origine, une « réplique » (Arbre bleu 2800) figure dans l’exposition, sculptée dans un frêne du Morvan, enduit d’un blanc mat parcouru d’une nervure bleue évoquant le sentier parcouru chaque jour et la couleur du papillon également familier de ce chemin.
Il paraitrait qu’un nouvel arbre attende Steph Cop au Vietnam…

Yun-Jung Song, expo « Échappées » 2025 / Photo db
Les arbres, l’artiste d’origine coréenne Yun-Jung Song, a choisi de les modeler, ainsi que d’autres plantes et des animaux. La nature et le monde animal – réels ou imaginaires – sont les principales sources d’inspiration de ses céramiques. L’artiste puise dans les mythes et les récits de son pays natal pour explorer ce qui relie l’humain au vivant, d’où nombre de sculptures hybrides. Il se dégage des œuvres exposées une sorte de douceur et de mystère, plutôt bienveillant.

Charles FREGER, « Échappées »2025 / Photo db
Ce sont aussi de drôles de créatures hybrides qu’a photographiées Charles Freger (né en 1975 à Bourges) en parcourant pendant deux ans l’Europe, à la recherche d’une même figure : celle du « sauvage » telle qu’elle persiste dans les traditions populaires. Ces silhouettes mi-hommes/mi-bêtes sous les masques, fourrures, cloches, etc. le photographe les a saisis loin du tumulte des fêtes rituelles de la fin de l’hiver, accentuant leur portée symbolique, voire poétique.

Duy Anh Nhan Duc , EXPO « Échappées » 2025 / photo db
Retour à l’ « urbain », en quelque sorte avec Duy Anh Nhan Duc (artiste vietnamien né en 1983 à Hô Chi Minh-Ville et vivant à Paris) ; ce plasticien du végétal explore la nature dans ce qu’elle a de plus fragile mais aussi de tenace, à la lisière et dans les interstices du tissu urbain : pissenlits, trèfles, chardons… En s’arrêtant devant Le Parloir des Souhaits, une architecture de verre, sorte de grande volière édifiée à partir d’anciennes fenêtres, on avait cru y voir voleter des plumes. En fait, il s’agit d’aigrettes de pissenlits, de salsifis et de chardons qui s’élèvent en tournoyant quand on actionne une manivelle. Un monde aérien et magique, comme « les vœux confiés au vent »…
On trouvera ici le récit d’un parcours qui ne saurait être totalement exhaustif, effectué au gré de nos rencontres avec les artistes présents ce jour-là et de notre regard forcément sélectif. À chaque visiteur le sien… Quoiqu’il en soit, à l’issue de notre déambulation dans ces Échappées et à l’instar du personnage de ce Récit d’une odyssée urbaine, on se sent « tout à coup moins seul ».

Photo db
Artistes invités : 100TAUR (FR), Andrew Schoultz (US), Charles Fréger (FR), CMP One (FR), Duy Anh Nhan Duc (VN/FR), Hitnes (IT), Icinori, composé du duo Mayumi Otero & Raphaël Urwiller (FR), Madame (FR), Miss Van (FR), Steph Cop (FR), Yun-Jung Song (KR/FR), Benjamin Laading (FR).
(1) Créée en 2018, la Fondation Desperados est la première fondation d’entreprise du groupe Heinekken en France. Elle s’est donné pour mission de promouvoir l’art urbain sous toutes ses formes – via des des expositions, résidences, acquisitions – et le rendre accessible au plus grand nombre, dans des lieux toujours inattendus. Comme la précédente exposition Super Terram, présentée dans une ancienne fabrique industrielle du XIème arrondissement parisien, appelée à être entièrement restructurée.
(2) Alexandre Dizac, plus connu sous le pseudonyme Alëxone, est un artiste français né à Paris en 1976. D’abord ancré dans le milieu du graffiti, il émerge avec un style plus personnel au début des années 90 avec ses « œdiperies », des créations mêlant graffiti, calligraphie épurée et installations in situ.
(3) Situé à l’angle des rues de La Tour d’Auvergne et de la rue Rodier, le bâtiment de La Poste Rodier, construit dans les années 1960, fait partie des derniers édifices postaux réalisés avant la disparition du corps des architectes de PTT en 1973. Libéré des activités postales depuis juin 2024, le bâtiment héberge aujourd’hui des activités provisoires, notamment des expositions, au rez-de-chaussée, dans l’ancienne halle de 1200 m2 qu’occupaient les facteurs.

La Poste Rodier/ Photo db

AFFICHE / Andrew Schoultz_Red horse, blue waves_2023
Informations pratiques :
La Poste Rodier
30-32 rue Louise-Émilie de la Tour d’Auvergne
75009 Paris
Entrée libre et gratuite
Horaires d’ouverture :
Mercredi & Dimanche : 11h – 19h
Jeudi, Vendredi & Samedi : 11h – 20h
Fermé : Lundi & Mardi
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