DES JOUETS ET DES HOMMES au Grand Palais : Les stéréotypes ont la vie dure

Des Jouets et des Hommes rompt avec notre habitude de voir des tableaux accrochés aux cimaises du Grand Palais à Paris. S’ils ne sont pas absents de cette  nouvelle exposition, leur présence est modeste au regard du millier de jouets, de l’Antiquité à nos jours,  présentés jusqu’au 23 janvier 2012. Réalisée en collaboration avec le musée des Arts décoratifs et avec le concours notamment du Victoria et Albert museum de Londres, l’exposition invite le visiteur à parcourir l’histoire de cet objet, entre permanences et métamorphoses, amusement et nostalgie… 

Tout d’abord, félicitons-nous de l’excellente idée qui a consisté à confier la direction artistique de l’exposition Des Jouets et des Hommes à Pierrick Sorin. De salle en salle, le regard toujours drôle et décalé de l’artiste ponctue le propos de l’exposition, par le biais de créations vidéos et surtout de ces théâtres optiques dont il s’est fait une spécialité virtuose. La tête d’un Père Noël émerge du sol enneigé pour se voir aussitôt ensevelie sous une avalanche de paquets cadeaux, une arche fantaisiste où chaque animal vogue sur sa barque individuelle sous la houlette d’un Noé quelque peu allumé, derrière une vitrine un personnage sautille entre les tirs croisés de deux armées, dans une chorégraphie dite « explosive », une poupée nageuse évolue au milieu d’un véritable aquarium au milieu de vrais poissons…  Quelques exemples parmi beaucoup d’autres des créations de Pierrick Sorin qui viennent dynamiser (sinon dynamiter) les jouets exposés et le propos sous-jacent.

Du don ritualisé (80% des jouets sont offerts à l’occasion des anniversaires et de Noël) au renoncement à ses jouets (il faut bien grandir), en passant par  les animaux, l’illusion de la vie, les filles et les garçons, la guerre, l’ère des médias, autant de thèmes, déclinés en autant d’espaces, qui structurent le parcours de l’exposition pour raconter l’histoire du jouet occidental. Une histoire « faite de permanences et de métamorphoses », car, comme l’explique Bruno Girveau, chef du département du Développement scientifique à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris et co-commissaire de l’exposition, le jouet occidental « n’est pas un objet comme les autres, puisqu’il n’engage pas seulement notre regard sur la société, mais aussi de l’affect ».

Si les « métamorphoses » des jouets résultent essentiellement de l’évolution des matériaux et des technologies, on ne peut qu’être frappé des permanences. « Il est étonnant d’observer combien le corps d’un certain type de poupées, par exemple, n’a pas changé depuis l’Antiquité ; de même pour les animaux sur roulettes », fait remarquer Dorothée Charles, conservateur chargé des jouets au musée des Arts décoratifs et co-commissaire de l’exposition.

Permanence des formes, mais aussi des thèmes : en passant des personnages de bois ou de métal à ceux des jeux vidéos, les jouets guerriers continuent à faire partie de la panoplie des jeux d’enfants, et jusqu’à un âge de plus en plus avancé. Même si le jouet guerrier est passé de l’évocation des guerres de l’Histoire, à celle  d’univers imaginaires – et manichéens – et si depuis quelques décennies il est objet de controverse : doit-on y voir une incitation à la violence ou un exutoire canalisant celle-ci ? Cette dernière option est celle que retient Umberto Eco, cité dans l’exposition et pour qui, en jouant à la guerre, « tu te libéreras de tes rages, de tout ce que tu réprimes en toi, et tu seras prêt à accueillir d’autres messages, qui n’ont pour objet, ni mort, ni destruction » (1).

Une permanence des thèmes qui induit celle des stéréotypes, et parmi ceux-ci le plus ancien et le plus persistant : celui des rôles dévolus aux filles et aux garçons par le biais des jouets. Ceux-ci nous montrent des filles « nées pour être mères » et invitées à élever leurs enfants et à tenir la maison, et des garçons « appelés à découvrir le vaste monde ». Poupées, poupons, dînettes, appareils ménagers miniatures, côté filles. Jouets de locomotion – voitures, motos, trains, avions, bateaux – et jeux guerriers, côté garçons.  Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on…

Mais certains jouets expriment cette dualité ancestrale de manière particulièrement éloquente ou troublante. C’est le cas de cette maison de poupée assez particulière offert dans les années 1930 par un père à sa fille de 8/10 ans : ce sont en fait deux salles d’un service de nourrissons en milieu hospitalier… La reconstitution est saisissante de réalisme avec l’alignement des petits lits, la table de soins, les infirmières et « le » médecin. Ma fille tu seras mère et infirmière…

Heureusement, il y a l’humour du Barbie Foot, qui réunit les deux univers masculin/féminin. Il s’agit d’un baby-foot, où les figurines de joueurs de foot ont été remplacées par des Barbies footballeuses… Un projet signé par la designer Chloé Ruchon. La collection du Musée des Arts Décoratifs de Paris, à acquis un des huit exemplaires du Barbie Foot en Mars 2011, prêté à l’occasion de l’exposition au grand Palais…

Au-delà de la rencontre avec des jouets luxueux ou modestes, beaux ou dérangeants, insolites ou banals, et de la réflexion qu’ils peuvent susciter, en parcourant les salles on revisite aussi le monde de son enfance avec ce que cela comporte de souvenirs et parfois de nostalgie, on le confronte au monde des enfants d’aujourd’hui. Lesquels trouveront aussi leur plaisir dans ce parcours. D’autant qu’une boutique « sur mesure » les attend à la sortie avec livres, jouets, friandises…

Quant aux « grands » ils pourront rester encore quelques instants avec le souvenir de l’œuvre en 3D de Pierrick Sorin sur laquelle s’achève l’exposition. Des jouets se consument sans fin dans une cheminée, tandis que tombe la neige, sur laquelle ne glissera plus Rosebud , la fameuse luge qui hante Citizen Kane avant de brûler, elle aussi, dans l’extrait du film d’Orson Welles que Pierrick Sorin a choisi … (2)

Il faut bien un jour renoncer à ses jouets….

Burning Joujoux

(1) Lettre à mon fils, in Pastiches et postiches. 

(2) On avait pu voir un bel aperçu des talents de Pierrick Sorin dans le spectacle 22h13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre), présenté au théâtre du Rond-Point en 2010

L’exposition Des jouets et des hommes, sera ensuite présentée à l’Helsinki Art Museum avec lequel elle a été co-organisée.

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3 commentaires pour DES JOUETS ET DES HOMMES au Grand Palais : Les stéréotypes ont la vie dure

  1. Loy Rolim dit :

    Es-ce-que vous connaissez le Musée do Jouet (Museu do Brinquedo )à Sintra au Portugal?

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  2. artigue dit :

    Bravo pour votre article très complet sur cette belle exposition
    JA

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