Un « CANDIDE » jubilatoire, ou quand la Comédie-Française cultive son jardin…

CANDIDE VISUELS… et défriche un nouveau domaine, celui des contes. Après nous avoir régalés avec Les Trois petits cochons, la troupe du Français nous offre un très réjouissant Candide de Voltaire, dans une adaptation signée  Emmanuel Daumas. Sur la scène du Studio-Théâtre – écrin parfait pour ce genre de spectacle – cinq acteurs donnent vie à la lettre et à l’esprit du texte voltairien dont on redécouvre avec bonheur la pertinence et l’humour …


A voir jusqu’au 3 mars 2013. 

Sur le chemin du Studio-Théâtre, on se demandait comment diable allaient-ils s’y prendre, ces hyperdoués du Théâtre de Molière, pour restituer en un peu plus d’une heure les incroyables péripéties qui mènent Candide de par le vaste monde après avoir été chassé du château du baron de Thunder-ten-Tronck pour avoir culbuté derrière un paravent Cunégonde, la fille d’icelui… (1)

Guerres, tremblement de terre,  autodafés,  tempêtes,  naufrages,  rapines, galères :   autant d’événements auxquels Candide qui « avait le jugement assez droit , avec l’esprit le plus simple » se voit confronté. Et qui sont pour Voltaire autant de prétextes pour dénoncer et tourner en dérision les tyrannies en tout genre – et notamment celle de l’Eglise -, les injustices, la malignité et la cruauté des hommes, et pourfendre une philosophie – en l’occurrence celle de Leibniz, très à la mode à l’époque en Europe – selon laquelle « tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin » et dont le précepteur Pangloss s’est fait le chantre au château du baron.

Pour le metteur en scène, Emmanuel Daumas, qui signe aussi l’adaptation  « il est toujours inutile de chercher à illustrer ce qui est raconté« . Exit donc le « spectaculaire » au profit d’un récit décalé des aventures de Candide. En essayant de répondre à la question « Pour qui écrivait Voltaire? Dans quel contexte?« , Emmanuel Daumas dit avoir « pensé aussitôt au XVIIIe siècle et aux Salons, à une société extrêmement aisée et érudite« . Car « Voltaire s’adressait à la noblesse, à la grande bourgeoisie et aux intellectuels de son époque, son pamphlet n’est pas un pamphlet populaire » et si sa  charge politique est « très forte et très précise« , elle n’est pas sous une forme « frontale« . Candide est une oeuvre « espiègle et pernicieuse« .

De gauche à droite : Serge Bagdassarian, Julie Sicard, Claude Mathieu, Laurent Lafitte, Laurent Stocker ©Cosimo Mirco Magliocca

De gauche à droite : Serge Bagdassarian, Julie Sicard, Claude Mathieu, Laurent Lafitte, Laurent Stocker ©Cosimo Mirco Magliocca

Les cinq acteurs seront donc tour à tour narrateur et protagoniste dans un décor qui est celui d’un salon au style dépouillé : quelques banquettes et deux dessertes ornées de belle vaisselle où – tandis que les spectateurs prennent place – les acteurs viennent tour à tour prélever silencieusement ce qu’on soupçonne être une douceur. D’ailleurs on grignotera  et boira pas mal sur la scène…  et l’on rira beaucoup dans la salle, de la satire voltairienne,  des trouvailles de mise en scène et du jeu des acteurs.

Laurent Stocker et Julie Sicard © Cosimo Mirco Magliocca

Laurent Stocker et Julie Sicard © Cosimo Mirco Magliocca

À commencer par Serge Bagdassarian. L’ancien loup des Trois petits cochons, à présent en costume trois pièces, sera d’abord le baron Thunder-ten-Tronck, puis le valet Cacambo, après avoir troqué ses souliers vernis pour des baskets, enfilé  un poncho et soufflé dans une flûte de pan imaginaire…  On reconnait aussi Julie Sicard, l’ex-petit cochon qui avait vaincu le loup est une Cunégonde élégante, en robe longue et talons, et néanmoins godiche. À sa présence hésitante et son air légèrement ahuri, on se dit que  Laurent Stocker va camper un parfait Candide, et l’avenir nous donnera raison.

Ils sont tous excellents. La « vétérante » Claude Mathieu (entrée à la Comédie-Française en 1979 et nommée 474ème sociétaire en 1985), d’abord baronne Thunder-ten-Tronck est époustouflante dans le morceau de bravoure qu’est le long récit des malheurs de « la Vieille » (alias « la fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine« ), évoqués avec une classe irrésistible. Quant au  nouveau pensionnaire, Laurent Lafitte, entré dans la troupe il y a tout juste un an, les multiples facettes de son talent s’imposent dans les incarnations successives de Pangloss, Martin, un castrat ou encore un « nègre » du Surinam auquel il manque « la jambe gauche et la main droite » – « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en France » lui fait dire Voltaire …

"Une belle musique en faux-bourdon" © Cosimo Mirco Magliocca

« Une belle musique en faux-bourdon » © Cosimo Mirco Magliocca

Le refus du « spectaculaire » ne signifie pas qu’ il ne se passe rien sur scène. Le cataclysme qui détruisit Lisbonne en 1755 – « le meilleur des mondes possibles« ? – s’y inscrit en décharges de lumière, « l’autodafé » – « le secret infaillible pour empêcher la terre de trembler » – et la pendaison de Pangloss sont suggérés en coulisse, alors que sur la scène Candide est « fessé en cadence, tandis que l’on chantait« , en latin bien sûr … N’oublions pas les amours (consenties) des filles avec les grands singes se découpant en ombres chinoises derrière la porte au fond de la scène…

Entre l’indéfectible optimisme de Pangloss et le pessimisme non moins résolu de Martin, que faire ? D’autant que guette « la léthargie de l’ennui« , une fois « les convulsions de l’inquiétude » estompées…L’homme n’est-il fait que pour osciller de l’un à l’autre, comme le suggère Martin?  Candide, « qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même« , sans adhérer, n’assure pas du contraire…

La réponse viendra d’un vieillard rencontré aux portes de Constantinople. Il ne veut rien savoir des vicissitudes d’un monde auquel il se contente d’envoyer vendre les fruits des vingt arpents du jardin qu’il cultive avec ses enfants, le travail, selon lui, permettant de tenir à distance les trois grands maux que sont « l’ennui, le vice et le besoin » …  D’où Candide, pour une fois,  conclura « qu’il faut cultiver notre jardin« , recueillant l’avis favorable de Pangloss et de Martin. Le premier rappelant que « quand l’homme fut mis dans le jardin d’Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât : ce qui prouve que l’homme n’est pas fait pour le repos« . Tandis que le second, opposé à toute idée de finalité, s’en tiendra à la formule : « travaillons sans raisonner; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable« . A méditer, par les temps qui courent…

Et tout cela se termine avec nos trois compères dégustant cédrats confits et pistaches, tandis que « les filles » s’affairent en cuisine. Car si Cunégonde est devenue « bien laide« , se désole Candide (qui bien sûr n’a pas pris une ride),  elle est « excellente pâtissière« … (2)

Entrée du Studio-Théâtre de la Comédie-Française dans la Galerie du Carrousel © DR

Entrée du Studio-Théâtre de la Comédie-Française dans la Galerie du Carrousel du Louvre © DR


(1)
On avait vu en 2006 la version opéra de Candide – également jubilatoire – signée Léonard Bernstein. Mais c’était sur la scène du  Châtelet, avec toute une troupe et cela durait quelque trois heures…  Pour lire l’article, cliquer ici.

(2) Voltaire féministe? Sans conteste pour Emmanuel Daumas, « Les exemples auxquels se réfèrent constamment dans Candide le rendent extrêmement moderne et sympathique : ils révèlent la condition de la femme. Les femmes y sont violées, vendues, découpées en morceaux, échangées, maltraitées de mille façons. (…) De la plus tendre enfance jusqu’à la vieillesse, et lorsque ce thème est abordé, il s’ajoute à la liste des horreurs subies par les femmes : ce sont elles qui sont vieilles et laides. les hommes, eux, ont d’autres soucis« …  (Propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française).

Signalons la reprise, du 8 au 19 mai 2013, au Studio-Théâtre, de Ce que j’appelle oubli, un texte de Laurent Mauvignier dit par Denis Podalydès. 

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2 commentaires pour Un « CANDIDE » jubilatoire, ou quand la Comédie-Française cultive son jardin…

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    Belle journée,

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