« Histoire d’une vie », d’Aharon Appelfeld, au Théâtre 71

Thierry Bosc, "Histoire d'une vie"@Pierre-Yves Mancini

Thierry Bosc, « Histoire d’une vie »@Pierre-Yves Mancini

 

Pour Bernard Levy et Jean-Luc Vincent, « porter un livre à la scène, c’est aussi donner envie aux spectateurs d’aller le lire dans son intégralité« . Mission accomplie avec leur adaptation de Histoire d’une vie, le livre autobiographique de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Seul sur la scène du Théâtre 71 à Malakoff,  l’acteur Thierry Bosc, impressionnant de présence, donne vie et corps à ce texte où évoquant son histoire marquée par la guerre, la solitude, l’arrachement, l’auteur livre sa réflexion sur la vie, la mémoire, l’identité, l’écriture, la langue. À voir jusqu’au 19 mars 2015 (c’est hélas la fin de la tournée)…

Oui, en sortant de la salle où l’on n’a pas vu passer l’heure quinze que dure le spectacle on regrette de ne pas trouver le livre en vente dans le hall du théâtre. Cette Histoire d’une vie, publiée en 1999 en Israël et récompensée par le Prix Médicis étranger lors de la parution en 2004 de sa traduction en France, nous avait échappé. Deux ans plus tôt, on avait lu et admiré Être sans destin du Hongrois Imre Kertész qui venait de recevoir le prix Nobel de littérature, et l’on se croyait quitte de l’évocation de ces destins d’enfants juifs de la Mitteleuropa jetés dans la guerre. C’était oublier le caractère unique de chaque trajectoire, dans le malheur et la lente reconstruction de soi. Avec, parmi les profondes différences entre les expériences des deux écrivains, celle, fondamentale, de la langue. Imre Kertész avait conservé sa langue maternelle, le hongrois, tandis qu’Aharon Appelfeld, arrivé en Israël à quatorze ans ans, avait dû faire de l’hébreu sa « langue maternelle adoptive« .

Né en 1932 à Czernowitz en à Bucovine (1), Aharon Appelfeld, outre l’allemand – privilégié dans la relation à la mère – parle et entend parler à la maison  le Yiddish, langue des grands-parents, et le ruthène « mêlé de mots à nous » de la domestique. Sans oublier le roumain, entendu dans la rue: « quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant » …

Thierry Bosc, "Histoire d'une vie" © Pierre-Yves Mancini

Thierry Bosc, « Histoire d’une vie » © Pierre-Yves Mancini

La langue est l’une des toutes premières évocations de Histoire d’une vie, avec le souvenir d’un mot, « un mot long et difficile à prononcer, Erdheeren, « fraises » en allemand ». Dans la bouche de Thierry Bosc, avec sa voix à la fois légèrement voilée et rocailleuse, le mot se charge des perceptions de l’enfance, il « est » l’enfance. « Rarement je n’ai senti aussi fort l’émotion des mots« , confiait l’acteur lors d’un entretien avec les spectateurs au début de la tournée du spectacle, ajoutant qu’il avait dû contenir cette émotion. Un équilibre délicat auquel il est parvenu, auquel contribue la sobriété de la mise en scène : un espace en forme de boite, dont les murs s’animent de jeux délicats de lumière, d’images vidéo comme des visions fugitives. Tandis que des voix  parfois se font entendre, notamment en hébreu, dans les temps de silence de l’acteur. (2)

La langue, les mots, la mémoire, c’est ce qui a servi de fil conducteur au metteur en scène Bernard Levy et au dramaturge Jean-Luc Vincent pour sélectionner les passages du texte original. Ils ont accordé une place importante à l’expérience cruciale de l’arrivée en Israel, et de cette langue, l’hébreu, difficile à prononcer, à laquelle ne sont associés ni souvenirs, ni sensations. Une « langue de l’oubli » dont les mots, « plus grave encore« , dans les kibboutzim et les camps de jeunesse,  « résonnaient comme des ordres: travailler, manger, ranger, dormir« . Bref, « une langue de soldats« .

Théâtre 71, "Histoire d'une vie" @ Pierre-Yves Mancini

Théâtre 71, « Histoire d’une vie » @ Pierre-Yves Mancini

 

S’ensuivent de longues années de repli, de tiraillement entre les images et les sons de la langue maternelle (mais aussi celle des assassins de la mère) et la nouvelle langue qui « ne prenait pas racine facilement« . C’est en lui associant le Yiddish, langue de l’histoire intime, qu’Aharon Appelfeld parvient progressivement, au milieu des années 1950, à habiter l’hébreu, à ce que les mots commencent à y couler en phrases. Le chemin vers l’écriture, la littérature viendra lui aussi progressivement, de la reconquête d’une identité par l’acceptation et non la négation de son histoire, jusqu’à cette Histoire d’une vie. Le récit d’une vie singulière d’où, constate Bernard levy, « paradoxalement, se dégage l’universalité de la quête menée par tout homme : la quête d’une histoire individuelle et personnelle que l’on construit à la fois avec et contre les déterministes historiques et culturels« .

Merci à Thierry Bosc, et au théâtre, de nous avoir fait découvrir et partager cette quête…

APPELFELD COUV LIVRE
(1) Une région aujourd’hui partagée en l’Ukraine et la Roumanie.
(2) Scénographie signée Giulio Lichtner avec les lumières de Christian Pinaud.

 

Théâtre 71
Scène nationale Malakoff
3 Place du 11 Novembre
92240 Malakoff
01 55 48 91 00

Métro : station Plateau de Vanves/Malakoff, ligne 13

 

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