« Les derniers jours de l’humanité » de Karl Kraus au théâtre du Vieux-Colombier

"Les derniers jours de l'humanité", Denis Podalydès © Comédie-Française/C. Raynaud de Lage

« Les derniers jours de l’humanité », Denis Podalydès © Comédie-Française/C. Raynaud de Lage

 

Dans ce texte imposant – un millier de pages – l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) livre une vision grinçante et grotesque de la Première Guerre mondiale. Et d’autant plus implacable qu’elle s’appuie sur ce que l’auteur dit avoir vu, lu et entendu… De la même manière que la pièce-fleuve de Karl Kraus emprunte à tous les genres, pour sa mise en scène à la Comédie-Française, David Lescot a mêlé lecture d’extraits de l’oeuvre, dialogues, projection d’images d’archives, chansons et chants lyriques, sur fond d’accompagnement musical interprété au piano sur scène. Ils sont quatre comédiens formidables – Denis Podalydès en tête –  à tenir la corde dans tous les registres de ce « grand cabaret de notre temps« . Si la guerre engendre la peur, elle suscite aussi son lot de médiocrité et de bêtise, et si l’on rit, ce qu’on entend au Vieux-Colombier résonne cruellement avec l’actualité.
À voir jusqu’au 28 février 2016.

"En dirigeable sur les champs de bataille" (1919)/Coll. musée Albert-Kahn, restauration CNC

« En dirigeable sur les champs de bataille » (1919)/Coll. musée Albert-Kahn, restauration CNC

Sur la scène, côté jardin, le musicien – Damien Lehman – au piano; côté cour et un peu partout des amas de pianos désossés, à l’image des corps mutilés ou des villes dévastées qui vont apparaître au fil des images d’archives projetées sur le miroir de fond de scène transformé en écran de cinéma. (1) Une nouvelle version, un siècle plus tard, des Désastres de la guerre vus et gravés par Goya. Tandis qu’au centre de la scène va se jouer la sinistre, absurde et dérisoire comédie de ceux qui ne font que parler de la guerre et en profitent, chacun à sa manière. Si des figures empruntées à la réalité (journalistes, écrivains, politiques, généraux) y côtoient des personnages fictifs et anonymes (le râleur, l’optimiste, le patriote…), tout est frappé du sceau de l’authenticité : « Les faits les plus invraisemblables exposés ici se sont réellement produits (…). Les conversations les plus invraisemblables menées ici ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations. », écrit Karl Kraus dans sa préface aux Derniers jours de l’humanité. 

S’inspirant de l’auteur qui, « enfant terrible du milieu intellectuel et littéraire viennois« , lisait lui-même des extraits de son oeuvre « de manière parait-il très spectaculaire, lors de soirées très prisées« , David Lescot a confié à Denis Podalydès, le soin d’en lire quelques pages en introduction de chaque acte – un par année de guerre. Une sorte de  narrateur qui s’investit dans son texte, l’incarne, passant d’une figure à l’autre, par l’intonation de la voix, un geste, un mouvement du corps. Il sera amené à jouer bien d’autres personnages, comme les trois autres comédiens – Sylvia Bergé, dont on découvre les talents de chanteuse lyrique, Bruno Raffaelli et Pauline Clément – tous avec une telle virtuosité, qu’on s’étonne qu’ils ne soient que quatre lorsqu’ils viennent saluer …

"Les derniers jours de l'humanité", : Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Pauline Clément © Comédie-Française/C. Raynaud de Lage

« Les derniers jours de l’humanité », : Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Pauline Clément © Comédie-Française/C. Raynaud de Lage

 

De la version scénique du texte écrite par Karl Kraus, de quelque 200 pages (2), censée durer 24 heures, David Lescot a fait un spectacle de deux heures particulièrement réussi, qui, entre café-concert et théâtre documentaire, entre rire, humour (grinçant) et désespoir,  donne à « entendre » ce texte et la voix de son auteur, pourfendeur de la guerre mais aussi de la bêtise et du cynisme. Un combat sans fin. Karl Kraus le savait, sans pour autant renoncer : « Et il est à craindre que l’avenir, sorti de la cuisse d’un présent à ce point ravagé, ne fasse pas preuve lui non plus d’une plus grande force de compréhension, en dépit d’une distance plus grande. Il n’empêche qu’un aveu de culpabilité aussi total, celui d’appartenir à cette humanité-là, ne manquera pas d’être bienvenu en quelque endroit et utile en quelque temps ». 

"Les derniers jours de l'humanité", Sylvia Bergé © Comédie-Française/C; Raynaud de Lage

« Les derniers jours de l’humanité », Sylvia Bergé © Comédie-Française/C; Raynaud de Lage

 

(1) Un corpus d’images d’archives réalisé par Laurent Véray, historien du cinéma et documentariste, spécialiste de la Première Guerre mondiale et de ses images cinématographiques.
(2) Traduit par Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Éditions Agone, 2003.

THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER
21 rue du Vieux-Colombier 

Paris 6e
01 44 58 15 15

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