À la rencontre d’ Edward Bond : « La Mer », à la Comédie-Française

"La Mer", E.Bond à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage©

« La Mer », E.Bond à la Comédie-Française Christophe Raynaud de Lage

 

Inscrite au répertoire de la Comédie-Française en 2011, La Mer d’Edward Bond est jouée depuis le 5 mars et jusqu’au 15 juin 2016 sur la scène de la salle Richelieu. Dans cette pièce écrite en 1973, l’auteur anglais fait vivre, le temps de la résolution de ce qu’on pourrait appeler un fait divers, les personnages d’une petite ville du Suffolk, au bord de la mer du Nord, au tout début du XXe siècle. Ce microcosme offre le reflet des conflits, enjeux, dérives de la société, dans un mélange de comédie et de tragédie. L’impeccable mise en scène d’Alain Françon, familier de l’oeuvre de l’auteur, la belle scénographie de Jacques Gabel, et des comédiens virtuoses font de ce spectacle une entrée réussie de Bond au répertoire de la Comédie-Française et une invitation à aller plus loin dans la découverte de son théâtre.

« Parler de théâtre, c’est parler de la société (…) Comprendre ce qui se passe, c’est la fonction du théâtre » et cela est sans doute « plus nécessaire que jamais dans la situation actuelle » : c’est par ces mots qu’Edward Bond avait commencé par expliquer sa vision du théâtre au public venu l’écouter ce lundi 7 mars à la Comédie-Française. la rencontre avait été longue et passionnante, entre théorie théâtrale – « il faut bien en faire un peu » – et analyses du monde comme il (ne) va (pas), résumées dans des formules percutantes : « Le capitalisme est pré-humain« … Car le théâtre n’est-il pas cette quête de « Qu’est-ce qu’un être humain, qu’être humain?« , dans ce conflit permanent entre « l’individu et la société », cette « violence » qu’inflige « la morale sociale » à l’homme et son désir « fondamental » de justice… Cette « violence » faite à l’homme, à l’humain… On pense au Rousseau du Discours sur l’origine de l’inégalité :  « L’homme est né libre et partout il est dans les fers« … Mais il y a du Hobbes aussi, quand  Edward Bond insiste sur le fait que « notre espèce est la seule à se voir menacée par sa propre violence« . (1)

Edward Bond © DR

Edward Bond à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

Nous aurons appris au passage que nous sommes «  tous des enfants d’Hamlet » – vous savez, celui qui dit « Je ne sais pas  quoi faire« , contrairement à Dom Juan, « toujours dans le défi : je ferai ceci« , portant en germe la Révolution française, « qui a changé le monde« .

À 80 ans passés, alerte sur la scène de la salle Richelieu, Edward Bond songe d’ailleurs à les réunir dans une même pièce, ces deux personnages : « si je ne le fais pas, personne ne le fera« … Un discours foisonnant, riche de pistes, trop peut-être… paradoxal parfois, désespéré et optimiste à la fois. Un peu comme La Mer.

Et c’est précisément ce qui séduit dans cette pièce. Baptisée comédie par Bond, elle commence pourtant par la mort, celle de Colin, ce jeune homme emporté par les flots de la tempête et que son ami Willy ne pourra sauver; ses appels à l’aide sont restés vains : Hatch, le marchand de tissu et garde-côte occasionnel a refusé de lui porter secours croyant qu’il s’agit d’un envahisseur extra-terrestre … Un mélange de tragique et d’absurde qui va parcourir toute la pièce après cette première scène, pleine de bruit et de fureur – bien sûr, on pense à Shakespeare – le plateau plongé dans une obscurité zébrée d’éclairs et le spectateur dans l’incompréhension.

"La Mer" d'E.Bond à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

« La Mer » d’E.Bond à la Comédie-Française © Christophe Raynaud de Lage

Mais au fil des huit scènes on aura progressivement fait connaissance avec les protagonistes de cette petite société bourgeoise étriquée sur la quelle règne en despote Madame Rafi – magistralement interprétée par Cécile Brune – toujours flanquée de sa dame de compagnie, Jessica, personnage auquel Elsa Lepoivre donne une dimension parfaitement loufoque dans la scène inénarrable des funérailles de Colin, où son chanter faux sur la dune balayée par le vent sonne comme une révolte. Tandis que le piano sur le sable nous fait irrésistiblement penser au film de Jane Campion…

Les scènes alternent entre la mer,  ce « symbole de notre force  et de notre capacité de ressource« , espace infini magnifié par les lumières de Joël Hourbeigt et ses subtiles variations de ciel – et les intérieurs (maison de Mme Rafi et boutique de Hatch), lieux où se joue – parfois à rideaux tirés, quand il s’agit de faire du théâtre dans le théâtre, Madame Rafi s’improvisant metteur en scène pour une nouvelle et désopilante version d’Orphée et Euridyce  – la comédie (in)humaine des rapports de pouvoir, de classe.

Hervé Pierre © Christophe Raynaud de Lage

Hervé Pierre © Christophe Raynaud de Lage

Une société de laquelle s’est extrait Evens – parfait Laurent Stocker – vieil homme, sorte de sage, vivant seul dans une cabane sur la plage. Il est  l’interlocuteur privilégié de Willy, qu’il incitera à quitter les lieux, une fois l’enquête terminée et le corps du naufragé échoué sur le rivage. Un corps sur lequel se sera acharné à coups de couteaux Hatch, croyant qu’il s’agit de celui de Willy, l’extra-terrestre. Dément Hervé Pierre dans l’incarnation de la folie où la ruine a définitivement enfermé le drapier.

Willy partira,  suivi par Rose :  celle qui était promise à Colin, d’abord désemparée par la mort de son fiancé, décidera de partir, sur le conseil de Madame Rafi. Dans un long et touchant monologue, la « femme à poigne » qu’elle a « toujours été« , avoue être lasse de ce rôle pour lequel elle « a été élevée« , et fait l’examen lucide d’une vie qu’elle a « jetée au rebut« .

Qu’on se rassure : ce double départ n’a rien d’un happy end. Si La Mer s’achève sur la vie et l’espoir, celui-ci est très raisonné. « Si vous regardez la vie attentivement, elle est insupportable », a dit Willy un peu plus tôt, pour conclure : « Mais c’est là qu’il faut puiser sa force. Où sinon? » Quant à Rose, elle avoue qu’elle pourrait « aussi bien partir avec n’importe qui« .

Et la route sera longue et la tache ardue, car comme le dit Evens : « La vérité vous attend, elle est très patiente et vous la trouverez (…) Mais vous devez quand même changer le monde« …

Nous sommes en 1907 et l’on a entendu le canon tonner déjà au loin…

LA MER BOND AFFICHE

(1) En préambule à sa préface à Lear, le premier volet du diptyque dont La Mer constitue le second, Edward Bond déclare : « J’écris des pièces sur la violence aussi naturellement que Jane Austen écrivait des romans sur les bonnes manières« . Il poursuit : « La violence façonne et obsède notre société et à moins que nous ne cessions d’être violents, nous n’avons aucun avenir. (…) Il serait immoral de ne pas écrire des pièces sur la violence.« 

Les deux pièces Lear/La Mer sont publiées ensemble aux éditions L’Arche. La Mer dans la traduction de Jérôme Hankins, celle utilisée par Alain Françon pour sa mise en scène à la Comédie-Française

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Un commentaire pour À la rencontre d’ Edward Bond : « La Mer », à la Comédie-Française

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