« Le Temps et la Chambre » de Botho Strauss au théâtre de La Colline : une pièce très drôle et mystérieuse…

botho-strauss-photo-michel-corbou

« Le Temps et la Chambre », Botho Strauss © Michel Corbou

Avec Le Temps et la Chambre, Alain Françon signe sa première mise en scène de Botho Strauss. Si l’auteur allemand est réputé difficile, par son côté introspectif et sa déconstruction du récit, l’ancien directeur du Théâtre de la Colline fait de cette oeuvre un spectacle à la fois réjouissant et subtil porté par neuf excellents comédiens, notamment Jacques Weber, Dominique Valladié, Vladimir Yordanoff et Georgia Scalliet, de la Comédie-Française, dont le personnage féminin est le fil rouge de Le Temps et la Chambre. Tous se sont emparé avec délectation, semble-t-il, aussi bien des situations incongrues que du texte, dans la belle traduction de Michel Vinaver. Le tout dans un décor de Jacques Gabel et une lumière qui évoquent Hopper. Créée en novembre 2016 au Théâtre national de Strasbourg, la pièce est présentée à Paris jusqu’au 3 février 2017, avant de reprendre sa tournée en province.   

Alain Françon le dit lui-même : “Le Temps et la Chambre est une des pièces les plus étranges que je connaisse”. Cette « étrangeté » réside essentiellement dans l’absence d’un récit linéaire. Un type de récit que Botho Strauss jugeait dépassé lorsqu’il écrivait  cette oeuvre en 1988. Donc des fragments successifs plutôt qu’une histoire dans la continuité, une absence de sujet et « des figures plus ou moins complexes composées de temps différents, l’identité des personnages ne dépendant que des situations et de l’instant dans les situations », explique le metteur en scène. Le titre,  Le Temps et la Chambre, est en lui même énigmatique, en rupture avec l’unité de temps et de lieu du théâtre classique…

Jacques Weber et Gilles Privat, "Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou

Jacques Weber et Gilles Privat, « Le Temps et la Chambre » © Michel Corbou

D’ailleurs, en fait de lieu, cette « chambre » n’en est pas vraiment une. Il s’agit plutôt d’un vaste espace qui serait le salon d’un grand appartement, et si chambre il y a, elle se situerait derrière le décor, à gauche en haut des quelques marches situées au fond de la scène… À droite, une ouverture sur salle de bain, peut-être… Au milieu une imposante colonne (qui parlera à un moment donné avec la voix d’Anouk Grimberg). Côté jardin trois grandes fenêtres donnant sur la rue en contrebas, tandis que côté cour, une grande porte d’entrée va fréquemment être ouverte et fermée…

Dans la première partie de la pièce ce lieu sert de lien à l’apparition des personnages qui vont progressivement et dans un joyeux désordre investir cet espace privé. Où sont installés, dans leurs fauteuils club en cuir fauve, Julius  (Jacques Weber) et Olaf (Gilles Privat). Visiblement, il y a pas mal de temps que ces deux là se côtoient. Le premier regarde par le fenêtre et commente ce qu’il voit.

"Le Temps et la Chambre", Botho Strauss © Michel Corbou

« Le Temps et la Chambre », Botho Strauss © Michel Corbou

Il y a une fille en collant noir avcc  une jupe « trop courte ». Justement, on sonne à la porte et la voilà, la fille en question : « Vous parliez de moi ? » C’est bien vous ? Qu’est-ce que vous racontez là ? … Qu’est-ce que vous savez de moi ? ». Elle est passablement agitée : on n’est pas venu la chercher à l’aéroport, comme prévu. Elle s’appelle Marie Steuber et c’est Georgia Scalliet qui l’interprète, toute en nuances.

À sa suite apparaissent de manière burlesque et sans logique l’Homme sans montre, (Vladimir Yordanoff),  l’Impatiente (Dominique Valadié, parfaite en aguicheuse loufoque) , la Femme sommeil à demi nue que porte dans ses bras l’Homme en manteau d’hiver … Le spectateur a un peu de mal à démêler l’écheveau de toutes ces histoires qui n’en sont pas vraiment tandis que la réunion de tous ces personnages sur le plateau finit par composer un étrange tableau. Comme si des personnages de Magritte ou Balthus, habitaient une oeuvre de Hopper dont le décor de Jacques Gabel baigné par la lumière de Joël Hourbeigt induit l’atmosphère. (1)

Comme le dit Alain Françon, « la pièce est très drôle et mystérieuse ».

Ce qui se vérifie aussi dans la seconde partie, très différente, construite comme une succession de scènes sans enchaînement chronologique et mettent à chaque fois Marie Steuber en présence d’un homme, comme autant d’explorations, dans chaque situation, des rapports  homme-femme. Mais toujours avec beaucoup de finesse et de drôlerie. Le talent et la grâce de Georgia Scalliet (2) se déploient dans cette succession d’identités de Marie Steuber. Sa présence qui irrigue toute la pièce finit par donner l’impression qu’il y a quand même une histoire dans tous ces éclats de vie… Ne serait-ce que celle de « la difficulté à recoller les morceaux », comme le dit à un moment Marie Steuber…

Georgia Scalliet et , Le Temps et la Chambre" © Michel Corbou

Georgia Scalliet et Gilles Privat, « Le Temps et la Chambre » © Michel Corbou

(1) Le même duo était à l’oeuvre pour la superbe mise en scène de La Mer d’Edward Bond par Alain Françon à la Comédie-Française en 2016.
(2) Pensionnaire de la Comédie-Française, depuis 2009, Georgia Scalliet a déjà joué sous la direction d’Alain Françon, dans La Trilogie de la Villégiature de Goldoni. On l’avait découverte dans Le Misanthrope  de Molière, mis en scène par Clément Hervieu-Léger où elle interprétait le rôle de Célimène, puis au cinéma dans le joli film L’Odeur de la mandarine de Gilles Legrand (2015).

Alain Françon © DR

Alain Françon © DR

Théâtre de La Colline
15 rue Malte-Brun
Paris 20e
01 44 62 52 52

Après le théâtre de La Colline, le spectacle repart en tournée :
Maison de la Culture d’Amiens les 7 et 8 février 2017
MC2 : Grenoble du 14 au 17 février 2017
Théâtre Sortie Ouest, Béziers du 22 au 24 février 17
Théâtre du Nord, Lille du 1er au 12 mars 2017
Festival Théâtre en Mai, Dijon du 19 au 21 mai 2017

Publicités
Cet article, publié dans Culture, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s