Lab’Bel : « La Collection mise à nu par ses artistes, même »

"David", Hans Peter Feldman, Maison de la Vache qui rit 2016 /Photo db

« David », Hans Peter Feldman, Maison de la Vache qui rit 2016 /Photo db

Depuis sa création en 2010, Lab’Bel, le laboratoire artistique du Groupe BEL, a entrepris de constituer une collection d’art contemporain. Avec cette nouvelle exposition au titre emprunté à Marcel Duchamp – « La mariée mise à nu par ses célibataires, même » -, Lab’Bel dévoile ses acquisitions les plus récentes en les présentant dans trois lieux différents : à la Maison de la Vache Qui Rit à Lons le Saunier, au musée des Beaux-Arts de Dole et à Baumes-les-Messieurs, dans le site exceptionnel du Bélvédère Calonne de Sappel. A voir jusqu’au 22 mai 2016.

C’est d’ailleurs par ce site que l’on choisit de commencer, à rebours de ce que fut, en une belle journée ensoleillée, notre parcours jurassien à la rencontre de la collection Lab’Bel. Il y eut en ce lieu la double découverte d’un paysage naturel grandiose et d’œuvres y inscrivant en sculptures de béton la forme humaine. Le Belvédère Calonne de Sappel surplombe le village de Baumes-les-Messieurs enchâssé au fond de la vallée creusée entre deux falaises abruptes de calcaire.

"Buste", Daniel Deware & Grégory Gicquel, Belvédère de Calonne / Phto db

« Buste », Daniel Deware & Grégory Gicquel, Belvédère de Calonne / Phto db

Le belvédère de Calonne doit son nom à Marie Catherine de Calonne, cousine germaine du ministre des finances de Louis XVI, pour qui fut édifié à la fin du XVIIIe siècle une demeure de style néoclassique, inspirée de Claude Nicolas Ledoux, le célèbre architecte des Salines royales d’Arc et Senans. C’est dans le vaste espace du parc, limité par l’aplomb de la falaise, que les sculptures signées Daniel Dewar & Grégory Gicquel ont pris place. Cet environnement relativise leur monumentalité et renverse l’échelle de la sculpture classique en remettant l’homme à sa juste dimension dans la nature.  Un décalage auquel s’ajoute l’humour d’un Menuet iconoclaste dansé par par une sculpture tronquée dont seules les jambes s’agitent en un gif animé de trois secondes ….

Composée d’œuvres avec pour seul critère d’avoir été réalisées après l’an 2000, la collection de Lab’Bel se veut placée « sous le signe du décalage, de l’humour et de l’impertinence ». Un esprit qui s’inscrit dans l’ADN du célèbre fromage dont le nom La Vache qui rit est né, rappelons-le, d’un jeu de mots à partir de la Walkyrie, forgé par l’ancêtre Bel préposé au ravitaillement en viande pendant la Grande Guerre…

"Boite Collector n°2, Thomas Bayrle, coll. Lab'Bel

« Boite Collector n°2 », Thomas Bayrle, coll. Lab’Bel

L’édition de Boites Collector du fameux fromage en portions conçues par des artistes contemporains (Hans-Peter Feldman et Thomas Bayrle), des expositions thématiques (Au Lait ! Quand l’art déborde, Histoires sans sorcière) organisées à La Maison de la Vache qui rit, participent de ce même esprit. Tout comme le titre choisi pour la présentation des acquisitions récentes : La Collection mise à nu par ses artistes, même, l’éclatement en trois lieux et espaces très différents figurant le verre brisé de la sculpture-installation de Marcel Duchamp et l’œuvre assumant « l’accident » … La « mise à nu » d’une œuvre d’art, consiste aussi « à dévoiler ce qui semble caché, son intime (…) l’histoire personnelle derrière l’œuvre », souligne Silvia Guerra, co-directrice artistique de Lab’Bel et co-commissaire de l’exposition.

Silvia guerra avec un exemplaire du livre Crackers d'Ed Ruscha au MBA de Dole/ Photo db

Silvia guerra avec un exemplaire du livre Crackers au MBA de Dole/ Photo db

Et de citer en exemple Crackers (2013), de Jonathan Monk : « Celui-ci collectionne les exemplaires d’un livre d’artiste, Crackers d’Ed Ruscha, (1) et de sa collection il fait un film avec les images des couvertures qui tombent en rythme les unes sur les autres comme des biscuits crackers ». Ayant vu la vidéo, Silvia Guerra a souhaité l’acheter. Mais au lieu de la vendre, l’artiste a proposé de l’échanger contre d’autres exemplaires du livre qu’il collectionnait. « C’est ainsi que nous avons acquis une œuvre qui cache en elle une autre collection. Qui plus est à la faveur d’un échange, procédé rare dans le marché de l’art aujourd’hui », conclut Silvia Guerra. Crackers fait partie des œuvres des onze artistes exposées au musée des Beaux-Arts de Dôle, où la collection Lab’Bel est en dépôt depuis 2013. (2)

"Untitled (L R butts)", Gabriel Kuri / Photo db

« Untitled (L R butts) », Gabriel Kuri / Photo db

On y aura aussi remarqué les œuvres de Gabriel Kuri. Cet artiste mexicain, qui vit et travaille à Mexico – où il est né en 1970 – et à Bruxelles, traduit sa vision du monde contemporain au moyen d’objets trouvés ou fabriqués, des éléments hétérogènes qui, assemblés, perdent leur référence utilitaire pour « affirmer leurs qualités plastiques de forme, de couleur ou de texture », indique Laurent Fiévet, co-directeur artistique de Lab’Bel et co-commissaire de l’exposition.

"Untitled",Gabriel Kuri, détail / photo db

« Untitled »,Gabriel Kuri, détail / photo db

Des assemblages qui soulignent souvent l’ambivalence entre nature et société. Dans Untitled (L R butts  2009) des mégots de cigarettes éteintes sont glissés dans les interstices de plaques de marbre sculptées. Il faut s’en approcher pour les déceler, dérisoires et éphémères (il parait d’ailleurs que la marque des cigarettes utilisées par l’artiste n’existe plus…) .

Une place importante est donnée aux œuvres se référant au domaine du portrait, avec les photos-collages de l’artiste britannique John Stezaker (né en 1949 à Worcester) ou l’ensemble Citius, Altius, Fortius (2014) de Slaven Tolj. Avec cette série de photographies sur papier baryté, l’artiste croate ( né en 1964 à Dubrovnik) entend dénoncer le projet de transformation d’une zone historique de sa ville natale en terrain de golf. Chaque pièce de la série forme un diptyque, articulant la photographie d’une œuvre d’art ancienne présente dans cette partie de la ville concernée par le projet et où s’est glissée une balle de golf, avec la citation d’un politicien défendant une transformation urbaine bien évidemment destinée à une population privilégiée…

"Citius, Altius, Fortius", Slaven Tolj /photo db

« Citius, Altius, Fortius », Slaven Tolj /photo db

On aura noté au fil des salles de l’exposition, la pertinence du choix scénographique consistant à recouvrir le dallage sombre du musée d’un plancher blanc, légèrement surélevé, à la fois tapis clair mettant en valeur les œuvres et passerelle invitant les visiteurs à la déambulation.

Antonin Artaud, Jean Olivier Hucleux, MBA Dole/photo db

Antonin Artaud, Jean Olivier Hucleux, MBA Dole/photo db

On ne quittera pas le musée de Dole sans avoir visité l’exposition L’Expérience intime du dessin qui présente une sélection d’œuvres issues de la riche collection d’arts graphiques du musée. Une vingtaine d’œuvres organisées en un subtil cheminement du visage au paysage, à commencer par un impressionnant portrait d’Antonin Artaud par Jean-Olivier Hucleux (1923-2012) poiur signaler l’entrée de l’exposition.

« Décalage, humour, impertinence » : c’est sans conteste à La Maison de la Vache qui Rit, que ce triple signe sous lequel est placé la collection de Lab’Bel prend tout son sens avec un ensemble de pièces ludiques et colorées. On y retrouve notamment Hans-Peter Feldman (Né à Dusseldorf en 1941), qui avait affublé d’un nez rouge de clown la vache de la première Boite Collector de Vache qui rit, et Thomas Bayrle, auteur de la deuxième boite, avec un visage de jeune femme en pixels « La Vache qui rit »…

quelques "lampes" de Ryan Gander/ à droite le "vestaire" de Karin Sander / Photo db

quelques « lampes » de Ryan Gander/ à droite le « vestaire » de Karin Sander / Photo db

On retrouve le nez rouge du premier posé cette fois sur le portrait de Georges Washington avec One Dollar Bill with red nose. Feldman se livre aussi à un double détournement, celui de la sculpture classique et du mythe d’Adam et Eve, avec ses deux statues peintes David et Eve. Quant à Thomas Bayrle, son Blue Cow Wallpaper a envahi le rez-de-chaussé de la Maison de la Vache qui rit. Tandis que l’œuf de bronze (Still life- One egg, 2012) de l’artiste suisse Ugo Rondinone (Brunnen 1964), dans sa châsse de verre, nous laisse vaguement perplexe…

On aura retrouvé Karin Sander dont les installations Identities on display (2013), sorte de vestiaires individuels vitré, met en scène des vêtements et accessoires variant selon les lieux et ses habitants ou passants. Sans oublier les lampes (magiques ?) résultant de l’assemblage de matériaux divers par l’artiste britannique Ryan Gander (Chester, 1976), ou encore les Chocolate Moulds de Rubén Grilo (Lugo, Espagne, 1981), dont les couleurs pastel n’ont rien à voir avec la fève…  Pourtant certains y ont mordu, laissant la trace de leurs dents…

Rubén Grilo, "Chocolate Mouds"/ en arrière plan "Eve", Hans Peter Feldman/photo db

Rubén Grilo, « Chocolate Mouds »/ en arrière plan « Eve », Hans Peter Feldman/photo db

Au sortir de ces détournements variés, dans un élan de nostalgie,  on laisserait bien la trace des nôtres de dents, dans une portion de La Vache qui rit… D’autant qu’on aura complété la visite de l’exposition par celle de l’histoire du fromage fondu et de la famille Bel dans la partie musée de la Maison de Lons-le-Saunier.

La Maison de La Vache qui rit à Lons-le-Saunier / Photo db

La Maison de La Vache qui rit à Lons-le-Saunier / Photo db

 

(1) Il s’agit d’un recueil de photographies noir et blanc illustrant une nouvelle d’inspiration cinématographique, publié en 1969. Peintre californien né en 1937, Ed Ruscha a conçu dans les années 1960-1970 une série de livres marquant l’émergence d’une approche conceptuelle de la photographie et un nouvel usage de l’édition comme support artistique.

(2) En tant que « Laboratoire itinérant », Lab’Bel n’a pas de lieu dédié pour exposer et travaille en co-production avec d’autres institutions, ou parfois des particuliers, comme au Belvédère de Calonne.

 

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