« Pathelin, Cléopâtre, Arlequin » : Le théâtre de la Renaissance s’expose à Écouen

Château d’Écouen, vue aérienne, © musée national de la Renaissance

Le château d’Écouen, musée national de la Renaissance, accueille  une exposition consacrée au théâtre français de la fin du XVe siècle aux années 1610. De la farce à la comédie italienne en passant par la tragédie, Pathelin, Cléopâtre, Arlequin explore les différentes formes théâtrales de cette époque où, héritier des traditions du Moyen Âge, le théâtre s’enrichit des idées, arts, échanges et inventions de la Renaissance. Ouverte sur l’Histoire et les Beaux-Arts, l’exposition rassemble 137 pièces – manuscrits, dessins, maquettes, tableaux, objets, etc. – présentées de façon très accessible et qui dialoguent avec les oeuvres permanentes du musée.
À voir jusqu’au 28 janvier 2019.

Quelques mots d’abord sur ce site remarquable qu’est le château d’Écouen (Val d’Oise) où s’est installé – il y a eu 40 ans en 2017 – le musée national de la Renaissance. Situé sur une butte dominant la plaine de France, il a été construit entre 1538 et 1550 pour Anne de Montmorency, Connétable de France au service de François Ier puis d’Henri II, mais aussi mécène et  esthète passionné d’art. L’édifice, qui présente l’originalité d’être un château semi-royal dans lequel des appartements ont été aménagés  pour Henri II et Catherine de Médicis – escalier royal, salle d’honneur, antichambre, chambre, garde-robe et cabinet – a conservé une grande partie de son décor d’origine : cheminées, frises, pavements, vitraux. Auquel est venu s’ajouter la précieuse collection d’arts décoratifs du musée national de la Renaissance.(1)

Un décor parfait pour « mettre en scène » cette exposition inédite sur le théâtre dans la France de la Renaissance, présentée au 1er étage de l’aile sud du château dans les quatre pièces des appartements d’Anne de Montmorency et de son épouse Madeleine de Savoie. Inédite, car « si le sujet a fait l’objet d’une publication en 2014 dans l’Anthologie de L’Avant-scène théâtre, aucune exposition sur ce thème n’avait encore été organisée », indique Muriel Barbier, conservateur du patrimoine, attachée au musée national de la Renaissance et co-commissaire de l’exposition (2).

Maquette du Mystère de Valenciennes (détail)1878 / Paris, Bnf/Bibliothèque-musée de l’Opéra / Photo Amand Berteigne

La couleur bleue domine dans la première salle dédiée au formes médiévales du théâtre, notamment les « mystères », ces spectacles d’inspiration religieuse présentés dans les espaces publics. Nécessitant une machinerie complexe, des décors élaborés – comme le montre une maquette – et nombre de figurants, les  grands mystères sont organisés et joués par les élites urbaines et constituent de véritables événements de la vie de la cité.

D’autres genres – farces, sotties, moralités – nécessitant moins de moyens tout en participant à l’édification religieuse ou morale sur un mode divertissant, ont un franc succès. Ce théâtre , joué le plus souvent sur des trétaux – comme en témoigne un tableau de Brueghel – est étroitement associé à la renaissance de l’ancien théâtre latin, et surtout des comédies de Térence et de Plaute qui servent de modèle. Les adaptations de romans de chevalerie rencontrent également du succès.

Entourage de Pieter Bruegel le jeune, « Kermesse villageoise avec un théâtre et une procession », vers 1620/ Avignon, musée Calvet © A. Rudelin, Fondation Calvet

Tous ces genres nécessitent une écriture élaborée. Les documents exposés montrent la place essentielle de l’écrit  : textes, liste des personnages, etc. Des documents rendus accessibles au visiteur grâce à des panneaux où figure leur transcription.

Jean de Roigny, « Comédies de Térence » (détail), gravure, Paris 1552 © RMN-Gd Palais/ Mathieu Rabeau

Si en Italie on construit des théâtres, comme le Teatro Olimpico de Palladio à Vincence (1584), ce n’est pas le cas en France : aucun théâtre à l’antique n’est construit et les pratiques de jeu conservent les habitudes médiévales. Ce qui n’empêche pas la dramaturgie d’évoluer, les années 1550 étant des « années charnières » souligne Muriel Barbier. En effet, la connaissance du théâtre antique, grâce aux traductions et impressions des textes, est mise au service de la création dramatique. Abraham sacrifiant de Théodore de Bèze jouée en 1550 à Lausanne et deux pièces d’Étienne Jodelle (Eugène et Cléopâtre captive) données en 1553 à Paris sont considérées comme les premières comédie et tragédies en langue française.

Dans le dernier tiers du XVIe siècle, les troupes italiennes de la  commedia all’improviso commencent à circuler en Europe et en France. Catherine de Médicis et son  fils Henri III les apprécient beaucoup. En 1572, la troupe de Zan Ganassa joue pour les noces de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre puis, en 1577, les Gelosi présentent leurs spectacles à Paris, dans la salle du Petit-Bourbon.

Scène de Commedia dell’arte, Paris 1580-1590 © RMN-Gd Palais/René-Gabriel Ojéda

Un « canevas élaboré par la troupe et des personnages types caractérisés par leurs costumes et leurs masques, comme Pantalone, caractérisent cette forme théâtrale » indique Muriel Barbier. Laquelle prendra le nom de commedia dell’arte au XVIIIe siècle. L’intérêt pour ce théâtre venu d’Italie favorise des rencontres créatrices avec les « farceurs » parisiens et se traduit par une  importante production peinte et gravée, dont l’exposition se fait généreusement l’écho.

Agnan, la laitière, Harlequin (1570-1600) © Bnf

Quant à Arlequin, « le personnage nait à Paris en 1585 ». Si son créateur est le Mantouan Tristano Martinelli, son nom – d’abord orthographié Harlequin – est emprunté à un diable du folklore français (Hellequin ou Hallequin). Martinelli, à la tête d’une troupe passée à Anvers et Londres, présente des spectacles au théâtre du quartier de Saint-Germain-des-Prés, récemment construit par un verrier italien passionné d’art dramatique.

Costume d’Arlequin par Sébastien Passot (/photo db

« À la fois farceur, menaçant, ingénieux, craintif et acrobatique »,  le personnage au costume rapiécé va connaître une longue postérité, même si au départ, son esthétique provocante ne plait pas à tous… Une esthétique que reconstitue l’habit créé spécialement pour l’exposition par Sébastien Passot, costumier de théâtre et de cinéma. Le costume tel qu’il était « avant sa codification », précise son auteur, avec « le pourpoint pour tenir les chausses et les fermetures en aiguillettes » et avec ses pièces multicolores, qui deviendront plus tard des losanges réguliers.

La salle de la cheminée d’Abigaïl accueille la dernière étape de ce parcours dans le théâtre de la Renaissance, où sont présentées les prémices de ce qui deviendra au XVIIe siècle le véritable théâtre de cour : intermèdes, ballets de cour, mascarades et entrées solennelles. Ces dernières sont « très codifiées et nécessitent le recours à des comédiens » précise Muriel Barbier. Comme l’étonnante entrée de Henri II à Rouen, le 1er octobre 1550, qui fait l’objet d’une Fête brésilienne… avec quelque 300 Indiens et 200 Rouennais déguisés!

Entrée de Henri II à Rouen, Fête brésilienne et Triomphe de la rivière, enluminure sur vélin 1550 © Rouen, Bibliothèque municipale

Avant de prendre le chemin de la sortie, un détour s’impose dans la pièce suivante où est exposée la tenture de L’Histoire de David et de Bethsabée, composée  de dix tapisseries de plus de quatre mètres de haut. Elles comptent parmi les plus grandes tentures du début du XVIe siècle, au même titre que L’Apocalypse à Angers ou La Dame à la licorne au musée de Cluny à Paris.

Pathelin, Cléopâtre, Arlequin, Le théâtre dans la France de la Renaissance  a bénéficié du concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France  qui a prêté 81 pièces sur les 137 exposées. L’exposition s’accompagne d’une importante  programmation pédagogique et culturelle, avec trois représentations théâtrales (les 17 novembre, 1er décembre 2018 et 26 janvier 2019)  et une journée d’étude le 22 novembre (3). Elle a fait aussi l’objet d’un catalogue, richement documenté (co-édition musée de la Renaissance et Gourcuff Gradenigo)

Acteur déclamant, vers 1600, Vitrail, Écouen musée national de la Renaissance © RMN-Gd Palais/Mathieu Rabeau

(1) C’est André Malraux qui a décidé en 1969 la création du musée national de la Renaissance. Une décision prise suite à la fermeture en 1962 de la première maison d’éducation des jeunes  filles de la Légion d’Honneur qui l’occupait depuis sa création en 1807 par Napoléon. Elle répondait aussi au souhait de mettre à disposition du public les œuvres Renaissance du musée de Cluny au moment où ce dernier se consacrait à la période médiévale.
(2) avec Olivier Halévy, maître de conférences, Université Paris III-Sorbonne nouvelle.
(3) Pour voir le détail de la programmation, cliquer ici

Musée national de la Renaissance
Rue Jean Bullant
95440 Ecouen
Tel. 01 34 38 38 52

Accès par le train (SNCF) :
Gare du Nord banlieue : ligne H (voie 30 ou 31) 25 minutes
direction Persan-Beaumont / Luzarches par Monsoult
Arrêt gare d’Écouen-Ézanville
Puis autobus 269, direction Garges-Sarcelles (5 min) Arrêt Mairie/Château

On peut aussi rejoindre facilement le musée à pied depuis la gare (20 min) par la forêt (très agréable par beau temps!)

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