Exposition: « Croire et Guérir. Délivrez-nous du mal

Exposition Croire et Guérir, Sophie Zénon, « Le corps à vif » / Photo db
Sous cet intitulé, le musée d’art et d’histoire Paul Éluard à Saint-Denis propose jusqu’au 15 novembre 2026 une plongée dans l’histoire des pratiques de guérison et des imaginaires et savoirs qui les ont façonnées, du Moyen Âge à aujourd’hui. À cet effet ont été réunies 285 pièces provenant de l’ancien hôtel-Dieu de Saint-Denis auxquelles se sont ajoutées celles issues des collections du musée ou de prêts d’autres institutions, tandis que les créations d’une dizaine d’artistes contemporains ponctuent un parcours riche et foisonnant à travers le temps et l’espace, remarquablement scénographié. L’exposition « Croire et Guérir » est aussi l’occasion de découvrir cet ancien carmel du XVIIe siècle, lieu chargé d’histoire qui abrite depuis 1981 le musée et ses collections.

Photo db
Et c’est peut-être par là qu’il faut commencer, car le charme du lieu opère sitôt franchi la grille d’entrée, avec le jardin de simples et l’imposante chapelle dont la première pierre a été posée en 1628 par Marie de Médicis. Dans un second temps, c’est l’ambiance feutrée du couvent et de son cloître mis en valeur par un jeu de lumière tamisée qui accueille le visiteur. Tout un univers qui se dévoilera progressivement au fil de l’exposition, présentée d’abord dans les grandes salles du rez-de-chaussée, puis à l’étage, dans les anciennes cellules des carmélites, dont celle, reconstituée, où séjourna Louise de France, septième fille de Louis XV. (1)

Laurent Guillot : « Les Carmélites à l’infirmerie » (détail)/Photo db
Rachetés en 1972 par la municipalité de Saint-Denis et restaurés, les bâtiments de l’ancien Carmel abritent, depuis 1981, le musée d’art et d’histoire Paul Eluard. Fondé en 1899 et inauguré en 1901, le musée avait d’abord été installé, avec la bibliothèque municipale, dans l’ancien Hôtel-Dieu de la ville. Les Hôtels-Dieu, où se mêlent l’accomplissement des rites religieux et la prise en charge médicalisée du malade, sont par excellence « le lieu où dialoguent la science et la croyance », rappelle Valérie Perlès, directrice du musée et commissaire de l’exposition. En témoigne l’imposant tableau Les Carmélites à l’infirmerie, éxécuté par le peintre Laurent Guillot à la demande de la nourrice du roi Louis XV et qui restitue les soins tels qu’ils étaient dispensés dans un hôtel-Dieu. L’œuvre a été restaurée à l’occasion de l’exposition.

Apothicairerie de Saint Denis / Musee Paul Eluard ©Sabine Le Néchet
Illustrant l’interpénétration de la foi chrétienne et de la prise en charge médicalisée du corps malade, l’apothicairerie de l’hôtel-Dieu de Saint-Denis, conservée au musée, sert de point de départ au parcours de l’exposition. Reconstituée au XIXe siècle dans ses lambris d’origine, elle constitue, avec ses 285 pièces, l’un des plus beaux ensembles de céramiques pharmaceutiques de France, issues pour la plupart des manufactures de Rouen, Nevers et Saint-Cloud. On sera sensible à la charge poétique et imaginaire des noms inscrits dans les cartouches, comme la thériaque, le sang-dragon ou l’orviétan …
Le mur du fond de cette première salle est occupé par la très belle œuvre contemporaine de Sophie Zénon (3). Avec Le Corps à vif, l’artiste a fait appel à « la codification du retable pour parler de la vie et de la guérison », indique-t-elle. Si elle emprunte au retable chétien sa structure, la figure centrale n’est plus la figure sainte à vénérer, mais des cires anatomiques, sur lesquelles se referment les panneaux ornés de plantes médicinales, « comme un pansement », commente l’artiste. (2)
Cette oeuvre fait le lien entre le soin par la nature et l’exploration du corps humain, les deux étapes importantes du parcours dans les salles du rez-de chaussée.

Sophie Zénon, « Le corps à vif » / Photo db
L’usage populaire et spontané des plantes et autres produits naturels est diffusé par les médecins de l’Antiquité, et notamment Claude Galien, médecin grec du IIe siècle, dont la théorie des quatre humeurs restera en vigueur durant tout le Moyen Âge. Jusqu’à ce que les concepts issus de l’alchimie, diffusés aux 16e et 17e siècles, rompent avec la tradition antique, en cherchant à isoler de manière empirique les substances contenues dans les éléments naturels, ouvrant ainsi la voie à la production pharmaceutique. Laquelle, on l’apprend, était bien implantée à Saint-Denis à partir des années 1860 avec les ateliers de la Pharmacie centrale de France, la plus importante du pays jusque dans les années 1980.(3)

Exposition « Croire et Guérir », herbier de Jehan Girault / Photo db
De nombreux documents – herbiers (dont Le plus ancien herbier de France présentant 310 plantes, réalisé par Jehan Girault), ouvrages, instruments, potions, etc. – avec, entre autres, des prêts issus du Museum d’histoire naturelle, des archives de l’École de médecine, retracent tous les jalons de l’histoire médicinale.

Muscular system, Avicenna, Canon of Medicine – Wellcome Collection, London
Les deux autres salles sont consacrées à l’exploration du corps humain, de la théorie des humeurs à la dissection et aux microbes. La première sera rationnalisée par Avicenne, avec le Canon, rédigé au début du 11e siècle et qui a été le fondement de l’enseignement dans le monde occidental et islamique. Les différentes approches de la médecine traditionnelle chinoise sont également évoquées : pharmacopée, acupuncture, massages.

Exposition « Croire et Guérir » /Jacques Fabien Gautier d’Agoty /Trois planches/Photo db
L’exploration du corps humain par la dissection opère une révolution dans la connaissance scientifique de son fonctionnement. En dépit de cette rationnalisation « l’aspect magique est toujours présent, souligne Valérie Perlès, mais il s’est déplacé. Il s’inscrit dans le morbide, l’érotique », dans une représentation souvent esthétisante. En témoignent les nombreuses représentations du corps écorché et ouvert, en particulier celles de Jacques Fabien Gautier d’Agoty (1716-1786).
La découverte des microbes met fin à la théorie des miasmes et du « mauvais air » et le vaccin, avec Edward Jenner et Louis Pasteur, qui permet de lutter contre la propagation des épidémies, « devient le symbole de la médecine triomphante ».
Mais tous les maux auxquels nous sommes confrontés ne trouvent pas toujours de réponse dans la science… D’où le recours à d’autres formes de compréhension de la maladie et de guérison. Un vaste univers que l’exposition explore dans toutes ses dimensions – religieuses, spirituelles, temporelles et géographiques – à travers un parcours dans les cellules monastiques au premier étage du carmel.

Exposition « Croire et Guérir »/ Hypnotiseur du Dr Charcot / Photo db
La quantité d’objets et de documents réunis est impressionnante et confronte parfois le visiteur à des interrogations contemporaines : quid des cures thermales ou de l’homéopathie? On s’arrête devant la trousse homéopathique de voyage du docteur Gachet… On aura eu aussi un instant d’émotion devant l’hypnotiseur du docteur Charcot…
Un parcours foisonnant où chacun aura forcément fait sa sélection.
Un dernier espace d’exposition attend le visiteur, celui de l’ancienne chapelle qui accueille sous son dôme plusieurs sculptures et installations d’artistes contemporains. (4) Comme celle de l’artiste canadienne Dana Wyse qui, dans sa série Jesus Had A Sister Productions, offre un contrepoint ironique à l’industrie pharmaceutiques avec des collections de pilules promettant d’exaucer un souhait insensé ou fantaisiste : pourquoi pas une gélule pour croire en Dieu ou comprendre l’accent écossais ?
On quittera les lieux avec un regard pour les nouveaux parterres de simples, ces plantes aux vertus thérapeutiques, inspirés des jardins monastiques. Un patrimoine végétal d’horizons divers à découvrir…

Musée d’art et d’histoire Paul Éluard © saad-ellaoui
(1) L’arrivée en 1770 de cette illustre pensionnaire a sauvé le couvent qui connaissait une grave crise financière et était menacé de saisie. Le roi se rendra dès lors de nombreuses fois au carmel de Saint-Denis pour y rendre visite à sa fille. Laquelle, avec l’appui de son père, y entreprendra de nombreux travaux, dont la reconstruction de la chapelle, confiée à Richard Mique, architecte de la Cour et auteur du Trianon à Versailles.
(2) Les cires anatomiques de la fin du XVIIIe siècle photographiées par l’artiste sont celles du Musée d’anatomie humaine de Naples, quant aux reproductions de planches botaniques, elles sont extraites d’un ouvrage avec des enluminures du XVIe siècle conservé à la Bnf.
(Liste des artistes dont les œuvres ponctuent l’exposition : Hoda Afshar, Jean-Christophe Béchet, Christian Fogarolli, Goulven Le Bahers, Btihal Remli, le collectif Ritual Inhabitual, Olivier Pasquiers, Daniel Spoerri, Jeanne Susplugas, Cristiano Volk, Dana Wyse et Sophie Zénon.)
(3) Des édifices industriels classés – dont la cheminée en briques – qu’on doit à l’architecte Jules Saulnier, le maître d’ouvrage étant Justin Meunier, directeur de l’usine de chocolat de Noisiel en région parisienne. Le chocolat n’est-il pas un aliment aux bienfaits avérés ?!…
(4) De 1895 à 1993, la chapelle a servi de tribunal d’instance, ce qui explique la présence de l’inscription Justice de Paix sur le fronton.

Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, la chapelle /photo db
Musée d’art et d’histoire Paul-Eluard
22bis rue Gabriel-Péri
93200 Saint-Denis
01 83 72 24 57
Tarif : 5 euros (tarif réduit : 3 euros).
Les horaires d’ouverture :
Lundi : Fermé
Mardi à vendredi : 10h – 17h30
Samedi : 11h – 18h30
Dimanche : 14h – 18h30
Accès en métro :
Ligne 13 – Station Porte de Paris
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