Les  Aliénés du Mobilier national : du rebut à la métamorphose

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Les Aliénés, de haut en bas et de gauche à droite : « L’École des loisirs » (mécanos et tapisserie au point), collectif « Artspéculation »/« La Rêveuse », Thierry Bétancourt / « Érosion », Coralie Laverdet / Photos Mobilier national

Un vent de folie souffle sur le Mobilier national, héritier du garde-meuble royal créé au XVIIe siècle. Qu’on se rassure, ces « Aliénés », loin de mettre en péril ce haut lieu de patrimoine et de création contemporaine, l’ouvrent à une démarche innovante. Laquelle consiste à confier à des artistes plasticiens des meubles  jugés désuets et sans réelle valeur patrimoniale, vouées souvent à la destruction ou à la récupération de matériaux. C’est ainsi que trente-quatre créateurs contemporains ont eu « carte blanche » pour réinterpréter à leur façon ces pièces de mobilier, qui d’inaliénables étaient devenues « aliénées », afin qu’elles puissent réintégrer les collections du Mobilier national. En attendant, elles sont exposées du 10 au 21 juin dans la Galerie des Gobelins. Des réalisations originales et audacieuses attendent le visiteur…

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Les Aliénés, 2022 : « Rêves d’Ô », Nathalie Ziegler Pasqua / Photo db

À commencer par ce lit en laiton vernis, époque fin XIXe, qui trône seul dans la vaste salle du rez-de-chaussée de la Galerie.  Revisité par la plasticienne Nathalie Ziegler Pasqua, il s’orne d’un baldaquin formé de fins serpents de verre et pierres précieuses… Intitulée Rêves d’Ô, l’oeuvre évoque aussi irrésistiblement le célèbre vers de Jean Racine : Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes….

On s’arrête un instant au pied de l’escalier monumental pour regarder un bas relief, une représentation allégorique de la Bièvre – histoire de rappeler qu’un certain Jehan Gobelin faisait partie des teinturiers qui s’établirent sur les rives de la rivière vers 1450…

À l’étage, deux commodes style Louis XVI flanquent l’entrée de l’exposition, leur « relookage » mécanos pour l’une et tapisserie au point pour l’autre, intitulé avec humour « L’École des loisirs », est signé par le collectif « Artspéculation » et son directeur artistique Jean-Pierre Auxietre.

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Les Aliénés, 2022 : « Le rêve de l’arbre », Aline Putot-Toupry / Photo Mobilier national

Des commodes, on en verra beaucoup au fil de l’exposition, pour s’étonner à chaque fois des métamorphoses accomplies par les créateurs sur cette banale pièce de mobilier dite « de style », avec ses tiroirs et son plateau de marbre, dupliquée à l’envi aux XIXe et XXe siècles. Par exemple, c’est à un véritable camouflage que s’est livré le designer Thierry Bétancourt sur une commode de style Louis XV, avec un gainage volumineux de parchemin et de papier. À l’opposé, pourrait-on dire, c’est en creux que l’intervention de Coralie Laverdet s’inscrit sur une commode époque Empire. Cette  « Érosion », sculptée à la gouge, se veut symbolique « de toutes les érosions que nous traversons y compris celle du goût »…

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Les Aliénés, 2022 : « Arlechino », Pierre Yves Morel / Photo Mobilier national

Quant au travail d’Aline Putot-Toupry, sculptrice et restauratrice de mobilier, il s’inspire des arts et de la philosophie du Japon, « le pays des arbres heureux ». Une vieille souche de bois d’amarante sculptée parcourt le meuble en noyer recouvert d’une feuille d’or blanc patiné, tandis que des gouttes de céramique évoquent le bruit de la pluie à l’ouverture des tiroirs… Une façon de redonner vie à cette commode archétypique du style Empire, entrée dans les collections du Mobilier national en 1934, via le ministère de la Guerre. « Le rêve de l’arbre » témoigne aussi de la diversité des compétences de son auteure.

Quittons les commodes – on est loin d’en avoir fait le tour – pour les armoires et vitrines. Sur cette bibliothèque vitrée en chêne de la fin du XIXe, Pierre Yves Morel livre, avec « Arlechino », un superbe échantillon de son savoir-faire en faux-marbre peint dont il s’est fait une spécialité.

Par ailleurs, cette exposition a souvent été aussi l’occasion pour les créateurs de se livrer « à une pratique artistique inhabituelle »,  souligne Hervé Lemoine, Président du Mobilier national.

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Les Aliénés, « This is the Wind and nothing More », Sophie Zenon / Photo db

C’est le cas de Sophie Zenon. Cette photographe s’est appropriée une bibliothèque de style Empire pour en faire une oeuvre conceptuelle à la fois « cabinet de curiosité, meuble énigme, histoire de famille », explique-t-elle. Les portes entrouvertes du meuble  laissent apparaître un escalier en trompe-l’oeil au sommet duquel est perchée une pie, « gardienne des secrets », précise l’artiste. On peut penser qu’elle détient la clef du récit qui se déploie sur les quatre vitres découpées en lamelles pivotantes où sont représentés deux hommes et deux femmes. Il y a là un côté lanterne magique de Proust. (1) L’ensemble est surmonté de l’inscription « This is the Wind and nothing More » (Ce n’est que le vent et rien de plus),  extrait du poème The Raven (Le Corbeau) d’Edgar Allan Poe. « Ça m’a donné un plaisir immense et l’envie de poursuivre dans cette direction », confie Sophie Zenon. (2) Un plaisir éprouvé à son tour par le visiteur, saisi par l’intensité de la poésie et du mystère qui se dégagent de cette oeuvre, réalisée avec la collaboration de l’ébéniste Bruno Bouteloup.

Sièges, secrétaires, consoles, paravents, candélabres, luminaires …  complètent le parcours de cette « exposition manifeste », pour reprendre l’expression de Hervé Lemoine. Un parcours où sont aussi présentes des tapisseries, une quinzaine toutes abstraites, mises en regard des pièces de mobilier exposées. Il ne faudrait pas oublier qu’on se trouve à la Manufacture des Gobelins

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La Galerie des Gobelins / DR

(1) « On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané ». (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Le Livre de Poche classique, 1992, p. 51-52.)
(2) Sophie Zenon dont on avait pu apprécier les photographies sur le travail des lissiers, affichées sur la façade de la Galerie des Gobelins, lors de l’exposition « Tissages de Gloire aux Gobelins » en 2008.

Mobilier national/Galerie des Gobelins
42 Av. des Gobelins
75013 Paris
01 44 08 53 49

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