La COMÉDIE-FRANÇAISE, dans les murs et hors les murs…

Molière, par Charles-Antoine Coypel, vers 1734

La salle Richelieu de la Comédie-Française propose jusqu’au 6 janvier 2011 une version tout en nuances de L’Ecole des femmes de Molière, avec une mise en scène signée Jacques Lassalle. Thierry Hancisse y campe un Arnolphe tout à la fois ridicule, odieux et touchant,  tandis que Julie Parmentier incarne une Agnès à la sensibilité à fleur de peau. Par ailleurs, la Comédie-Française se met elle-même en scène jusqu’au 15 janvier au Petit Palais, dans une exposition où elle dévoile les trésors accumulés depuis plus de trois siècles  et d’ordinaire cachés aux regards du public. Un public qui sera accueilli tout prochainement dans un Théâtre éphémère, installé dans les jardins du Palais-royal…

… jusqu’à ce que soient achevés les travaux de réfection et de mise aux normes de la Salle Richelieu, qui sera fermée à partir du 7 janvier pour une durée d’un an. Pendant ce temps, les spectacles auront lieu dans ce Théâtre éphémère, une construction en bois de pin édifiée sous la galerie d’Orléans, la double colonnade qui sépare le jardin de la cour du Palais-Royal où s’élèvent les colonnes de Daniel Buren. C’est d’ailleurs par cette cour que le public accédera au Théâtre éphémère et sa salle en gradins de 700 places, équipée de « vrais fauteuils », promet-on. (2)

En attendant, la scène de la Salle Richelieu accueille les dernières représentations de L’Ecole des femmes, de Molière dans la mise en scène de Jacques Lassalle.(1) Lors de la création de la pièce, en 1662, Molière interprète un  Arnolphe « franchement comique et extravagant », rappelle Agathe Sanjuan, conservateur-archiviste de la Comédie-Française. Depuis, l’interprétation du personnage a connu une infinie variété de registres, de la simplicité de la farce à la complexité psychologique.

Lassalle se situe davantage dans la tradition de Jouvet, qui dans les années 1930, « ramena Arnolphe à une plus juste proportion au sein de la pièce, tout en nuances d’émotions ». Arnolphe est ridicule dans sa peur d’être cocufié, méprisable dans sa conception des femmes,  odieux par l’ignorance dans laquelle il maintient Agnès, pathétique dans sa jalousie, touchant dans la souffrance de celui qui découvre aimer au moment même où l’objet de cet amour lui échappe. Une variété d’émotions et de registres parfaitement restituée par l’interprétation de Thierry Hancisse.

Agnès, Arnolphe et le domestique Alain (Pierre Louis-Calixte) / Cosimo Mirco Magliocca

« Un air doux et posé, parmi d’autres enfants,
M’inspira de l’amour pour elle dès quatre ans », déclare Arnolphe à son ami Chrysalde à qui il s’ouvre du projet insensé qu’il a nourri. Aussitôt la petite fille ôtée à la charge de sa mère, Il l’a mise au couvent, puis installée dans une maison à l’écart, en attendant d’en faire sa femme. La scénographie (signée Géraldine Allier) a fait de cette demeure une île… Agnès y a pour seule compagnie un couple de domestiques. Saluons au passage le jeu de Pierre-Louis Callixte, aussi à l’aise dans la niaiserie et la grivoiserie que dans un personnage de Lagarce.(3)

Pour beaucoup, Agnès aura longtemps gardé le visage de la toute jeune Isabelle Adjani que ce rôle a révélée au grand public en 1973, à la Comédie-Française, où à 17 ans elle est la plus jeune sociétaire, et à la télévision. La pupille d’Arnolphe pourra désormais avoir le visage de Julie-Marie Parmentier. Sous l’apparence frêle et la pâleur d’un teint de rousse, couvent une énergie et un tempérament de feu – qu’on a pu découvrir en 2009 dans La Petite Catherine de Heilbronn (4).

Agnès lisant « Les Maximes du mariage » / photo Cosimo Mirco Magliocca

L’air doux et posé, va bientôt faire place à la dureté. Car l’ignorante Agnès n’a pas appris à feindre… Et sitôt qu’elle éprouve le sentiment amoureux suscité par le jeune Horace – dont Jérémie Lopez incarne avec justesse la fougue comme la faiblesse – Agnès ne s’en cache pas (« Ah ! C’est que vous l’aimez traîtresse ! » /« Oui, je l’aime. »  – dans une franchise qui résonne cruellement à l’oreille d’Arnolphe, dont les discours et les prétentions deviennent intolérables à Agnès. Il n’est qu’à voir le désarroi et la fureur grandissante à grand peine contenue qui l’animent dans la scène où Arnolphe la contraint à lire à haute voix Les Maximes du mariage ou Les Devoirs de la femme mariée.

Mais Agnès n’est pas au bout de ses peines, car l’éveil à l’amour s’accompagne du cruel constat des limites de sa condition de femme comme de celles de l’engagement (courage ?) masculin : « Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte ?», implore-t-elle, avec pour seule réponse, le désarroi de l’amoureux dans l’incapacité d’agir : « Je ne sais où j’en suis, tant ma douleur est forte »… Si le dénouement sera finalement « heureux » – sauf pour Arnolphe – Agnès aura vécu cet irréversible moment de défaillance de l’être aimé, éprouvant davantage encore sa solitude dans ce monde organisé par et pour les hommes … C’est cette image que l’on emporte une fois le rideau tombé. Une lecture parmi d’autres ? Peut-être. Mais que le génie subtil de Molière rend possible aujourd’hui, 350 ans plus tard….

C’est bien sûr sous le signe de Molière que La Comédie-Française s’expose au Petit Palais à Paris. Née en 1680 de la volonté royale de réunir la troupe de Molière avec celles de l’Hôtel du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne, la Comédie-Française voit donc le jour sept ans après la mort, en 1673, de Molière, son fondateur spirituel. C’est seulement à la fin du XVIIIe siècle, après les turbulences que connaîtra la troupe pendant la Révolution, qu’elle s’installera définitivement dans la Salle Richelieu, poursuivant jusqu’à aujourd’hui l’aventure théâtrale.

C’est cette histoire que raconte l’exposition du Petit Palais avec – et c’est sa particularité – presque exclusivement des œuvres appartenant à l’institution Comédie-Française. Quelque 200 au total : peintures, sculptures, documents d’archives, objets personnels, accessoires et maquettes… en quelque sorte le musée du théâtre dont seules de rares pièces sont ordinairement visibles, comme la statue de Voltaire par Houdon, installée dans le foyer du public. Toutes ces œuvres témoignent également de la relation particulière entre les artistes de la scène et des peintres ou sculpteurs célèbres comme Mignard (auteur du célèbre tableau de Molière reproduit sur l’affiche de l’exposition, Coypel, Houdon, Delacroix, Ingres, Renoir, Rodin, Cocteau…

De gauche à droite : le fauteuil où Molère a joué « Le Malade imaginaire », Rachel, « La Tragédie », par Jean Léon Gérôme, 1859 / DB – Molière, par Charles-antoine Coypel, vers 1734 –

 

Une scénographie aérée – bien évidemment découpée en cinq Actes ! – qui s’ouvre et se referme avec Molière. Avec en final, comme pour saluer le public à l’issue de la représentation, la dernière image officielle de la troupe (2010) constituée des portraits photographiques où chaque comédien a choisi un accessoire dans le vestiaire de la Comédie-Française, ayant servi dans un passé proche ou lointain… (5)

Le Théâtre Ephémère en construction / Photo DB

 

(1) Si toutefois un accord est trouvé dans le conflit qui oppose depuis le 27/12  les salariés de la Comédie-Française aux sociétaires pour une répartition plus équitable des primes. Pour en savoir plus, cliquer ici
(2) Le premier spectacle présenté est La Trilogie de la Villégiature de Carlo Goldoni, dans une mise en scène de d’Alain Françon (voir le programme de la saison). A noter la reprise du jubilatoire Un Fil à la patte de Feydeau du 26/6 au 22/7/2012.
(3) Jean-Luc Lagarce est entré au répertoire de la Comédie-Française en 2008, avec  Juste la fin du monde, » mis en scène par Michel Raskine, avec Pierre Louis-Calixte dans le rôle principal.
(4) Dans la belle mise en scène de André Engel, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier)
(5) Pour les derniers jours de l’exposition, qui s’achève le 15 janvier 2011, un tarif préférentiel à 5 euros (au lieu de 9 euros) est offert à tout visiteur muni d’un billet pour une représentation à la Comédie-Française, entre le 13/10/2011 et le 15/01/2012.

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