LE CORSET, « cet ambigu objet de mode »

Longtemps le corset a façonné le corps des femmes. Mais sait-on que son origine en Occident est guerrière et masculine ? Tombé en désuétude au tournant de la Grande guerre, il a été remis au goût du jour dans le dernier quart du XXe siècle par des créateurs et créatrices de mode qui n’auront de cesse de le revisiter. Comme le corsetier et brodeur Hubert Barrère, collaborateur des grandes maisons de couture et tout nouveau directeur artistique de la maison Lesage. Dans cet ouvrage, Corset, publié aux éditions du Rouergue et réalisé avec la complicité du critique d’art Charles-Arthur Boyer, il retrace l’histoire et la pensée du corset avant d’en livrer quelques secrets de fabrication.  

Si l’on veut une définition du corset féminin, c’est à la fin de l’ouvrage qu’on la trouvera, précisément avant d’entrer dans l’atelier de haute corseterie de Geneviève Carrasco :  « Le corset est avant tout une pièce de vêtement rigide et articulée qui redéfinit les proportions et les volumes du haut du corps, en particulier la taille et la poitrine, mais aussi le décolleté d’un côté et les hanches de l’autre ».  Un façonnage de cette partie du corps qui connaît des variantes en fonction des époques. Si à la Renaissance, le corset aplatit la poitrine et diminue les différences morphologiques entre femmes et hommes, au XIXe siècle il accentue au contraire ces différences, jusqu’à l’outrance parfois. (1)


Un détour par l’histoire et l’étymologie nous apprend que « contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, les racines historiques du corset sont sujettes à de nombreux débats ». On s’accorderait pourtant sur l’apparition du mot dans le langage commun vers le XIIIe siècle, venu de l’ancien français « cors », lui-même dérivé du latin corpus qui nous a donné le mot « corps ». On notera que « cors » a pour autres dérivés corsage et corser, d’où « la complexité et l’ambiguïté même du corset »,  « armure qui se fait parure ». Le mot armure a d’ailleurs toute sa place ici puisqu’à l’origine, en Occident, le corsetus désignait un vêtement protecteur complémentaire de la cotte de maille du soldat. Et nos auteurs de citer Chateaubriand : « ces nobles si hautains étaient-ils plus braves sous leurs  corsets et leurs casques de fer (…) que ces paysans armés d’un bâton ou d’un fauchar ».

Un corset d'Hubert Barrère, broderies Maison Hurel / Photo Sabine Pigalle

La Renaissance verra apparaître le pourpoint masculin, version civile du corset militaire. Bref, au fil des pages abondamment illustrées de cet ouvrage, on apprend mille et une choses passionnantes sur l’évolution de cette singulière pièce vestimentaire, son apparence, sa fonction, ses rites, ses codes, ses projections fantasmatico-érotiques, etc., de la Grèce antique à Wonder Woman

Mais la connaissance, aussi exhaustive soit-elle,  ne peut combler la lacune de l’irremplaçable « expérience corporelle unique » du corset. Et l’on croit bien volontiers Hubert Barrère lorsqu’il écrit : « Qui n’a pas fait l’expérience de porter un corset ne peut comprendre l’émotion qu’il suscite, ce mélange d’attraction et de crainte, de fascination et d’effroi ». D’autant que le port du corset est précédé de son laçage – ah ! le laçage  – , lequel nécessite l’intervention d’une autre personne… et que « le nœud final serré et noué, paradoxalement, il vous rend libre ! ». (2)

Et qu’on n’aille pas penser que cette sensation, seules les femmes peuvent l’éprouver. Le dandy du XXIe siècle a par exemple troqué la ceinture du smoking pour une ceinture orthopédique revisitée par John Galliano, dans la collection prêt-à-porter homme automne-hiver 2010. Le corset haute couture habille donc aussi, quoique plus discrètement, les hommes, « en particulier dans le monde de la finance et des affaires », souligne Hubert Barrère, notant qu’il « fait également une entrée remarquée dans l’univers de la nuit comme dans les pratiques fétichistes contemporaines », avec notamment le mouvement des Modern Primitives, lancé dans les années 1960. Actuellement, l’exemple le plus emblématique de cette tendance est celui de Mr Pearl, alias Mark Pullin. Ce célèbre corsetier londonien adepte du tight lacing a réduit son tour de taille à … 46 cm !

"La Vierge de Sèvres", robe d'apparat corsetée d'Hubert Barrère réalisée en collaboration avec la manufacture de Sèvres / Photo Estelle Hanania

Si « le corset est présent sur tous les fronts » depuis la fin des années 1970, avec l’émergence de créateurs dont Chantal Thomass est la pionnière, on ne peut pas vraiment dire qu’il s’est véritablement « démocratisé »  et a fait « son entrée dans la garde robe de tout à chacun(e) ». Car « le vrai corset, dans sa pure tradition classique », reste l’apanage d’ateliers spécialisés et de marques de prêt-à-porter de luxe.

On comprendra pourquoi en accompagnant Hubert Barrère dans l’atelier de haute corseterie de Geneviève Carrasco pour y suivre les étapes de la fabrication d’un corset « classique ». On y découvre la complexité de sa réalisation et multiplicité des matériaux qui le composent, avec notamment la variété des tissus, du coutil de base à la doublure en mousseline ou crêpe, et au revêtement de taffetas, velours ou satin… et, bien sûr, les baleines qui, comme le busc (la partie centrale sur le devant du corset) sont en acier recouvert de plastique ou d’époxy blanc, les œillets et rubans pour le laçage…

On aimerait bien l’essayer, ce corset-là. Ne serait-ce qu’une fois, pour ressentir les « promesses qu’il laisse présumer »  – et que notre auteur suggère – « d’un confort sous la contrainte, d’une liberté sous la servitude, d’un pur plaisir sous l’abandon de soi »…

Paroles d’homme(s) ? …

Hubert Barrère (à gauche) et Charles-Louis Boyer, lors d'une séance de dédicaces à la Librairie des Princes du château de Versailles / PhotoDB

(1) Côté Renaissance, on a le témoignage de Marina Vlady, sublime interprète de la Princesse de Clèves au cinéma, dans le film de Jean Delannoy, tourné en 1961 : « … plusieurs mois d’intense travail et de plaisir quotidiens, ponctués d’évanouissements liés aux extrêmes contraintes des costumes d’époque : corset plat écrasant la poitrine, enserrant la taille et les hanches à étouffer … ».

(2) Ce n’est pas ce qu’avait l’air de penser Rose (alias Kate Winslet), sur le Titanic, du moins dans le film homonyme, se faisant lacer par sa mère… (On l’aura noté, mes références « corset » sont essentiellement cinématographiques, et pour cause… Pour les images, voir dans Birck à Brac).

Liens : Hubert Barrère
Editions du Rouergue

Publicités
Cet article, publié dans Patrimoine, Tendances, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour LE CORSET, « cet ambigu objet de mode »

  1. Bonjour et merci de nous faire part de cette sortie édition très intéressante. Le corset est à mes yeux un élément de séduction important. J’espère que ce livre sera lu par de nombreuses femmes.
    Très bonnes fin d’année, et le meilleur pour 2012
    Bien à vous
    Marie-Ange

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s