« On ne badine pas avec l’amour », à la Comédie-Française

Belle rencontre sémantique que cette reprise de On ne badine pas avec l’amour au Théâtre Ephémère de la Comédie-Française. Eternel comme on le voudrait, éphémère comme l’impose la réalité : s’agissant de l’amour, la pièce d’Alfred de Musset renvoie à la seule éternité qui vaille, celle de l’interrogation sans réponse sur sa nature et de sa cruauté. Avec, en sus, le poids de la religion et des préjugés de sexe et de classe. Le tout admirablement servi par les comédiens du Français et la mise en scène d’Yves Beaumesne.
A voir jusqu’au 17 juin 2012.

Celui qui écrit ce texte en 1834 vient de connaître la souffrance et l’humiliation de la trahison amoureuse. Alfred de Musset est à Venise avec George Sand, laquelle le trompe avec le médecin venu le soigner de la fièvre thyphoïde … Ce pourrait être le thème d’une pièce de boulevard. Mais l’amant trompé est un poète de 24 ans, et la pièce qu’il avait commencé à écrire avant le funeste épisode vénitien prend une densité nouvelle. Trois jeunes gens y sont les jouets  d’eux-mêmes et des adultes manipulateurs dans une société étriquée…

Le vieux baron – formidable Roland Bertin – a décidé de marier son fils Perdican à sa nièce Camille. Leur retour et leur rencontre ont été réglés comme un mécanisme d’horlogerie. Lequel va se gripper dès le premier contact entre les deux jeunes gens : Camille se refuse au baiser du compagnon d’enfance et oppose sa froideur à la joie exprimée par Perdican en retrouvant sa « sœur bien-aimée », devenue « belle comme le jour ». Nourrie de l’amertume des femmes délaissées et trahies côtoyées pendant dix ans au couvent, la jeune fille de 18 ans a décidé de se vouer au seul amour divin. Tandis qu’à 21 ans, Perdican – auquel Loïc Corbery prête sa fougue et son aisance –  revient bardé d’un titre de « docteur » à l’université et plein de l’amour d’une vie dont il a eu tout loisir de découvrir les joies et les plaisirs dans la capitale.

Le traitement est inégal, mais, fille ou garçon, la jeunesse doit se soumettre à l’ordre étouffant du vieux monde. Un monde dont Musset fait la caricature par le biais de personnages ridicules, voire grotesques. Il y a Dame Pluche, la vieille fille gouvernante de Camille – impeccable  Danièle Lebrun -,  Maitre Blazius, le gouverneur de Perdican et le curé, ami du Baron, lequel a les faveurs du roi qui l’a nommé « receveur ».

Françoise Gillard et Loïc Corbery dans « on ne badine pas avec l’amour » reprise au Théâtre éphémère en alternance du 9 mai au 17 juin 2012./ photo Cosimo Mirco Magliocca

Et il y a Rosette. La jeune paysanne, sœur de lait de Camille, est au service du Baron qu’elle entoure de son affection et de sa joie de vivre. Le rideau s’est levé sur elle, robe à petits carreaux, mains gainées de gants de caoutchouc, s’affairant dans la cuisine au rythme de la musique qu’elle écoute sur son mange-disque, le tout très années soixante… Belle idée de mise en scène. Françoise Gillard y est épatante de fraicheur et de gaité, de candeur sans mièvrerie. (1) Comment ne pas aimer Rosette ? Qui croira être sincèrement aimée de Perdican alors que pour celui-ci il ne s’agit que d’un stratagème amoureux pour provoquer la jalousie de Camille. Laquelle, piquée au jeu de l’amour et de la jalousie, usera de perversité pour confronter Rosette à la réalité : Perdican aime Camille. Une Camille métamorphosée en femme séductrice et amoureuse, un changement de registre  auquel le jeu de Marion Malenfant donne force et crédibilité. Rosette paiera de sa vie ce jeu cruel, rendant ainsi impossible l’amour de ceux qui sont devenus des meurtriers, au moment même où ils pourraient enfin l’assumer.

Ce qui a commencé comme une comédie s’achève en véritable tragédie. A qui la faute ? A ce siècle ? La Confession d’un enfant du siècle, aura été le roman culte de toute une génération, éprise d’absolu dans une société étriquée … Au point qu’il faudra attendre 1861, quatre ans après la mort d’Alfred de Musset, pour que On ne badine pas avec l’amour, soit enfin créé à la Comédie-Française.

Quelque 150 ans plus tard, le propos est toujours actuel : s’il est un domaine ou en dépit ou peut-être même à cause de la liberté conquise, chacun se doit de forger ses propres repères, de se risquer sans garantie aucune, c’est bien celui de la vie amoureuse. « Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir », dit Camille. A quoi répond Perdican […] quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé »…

Le Théâtre éphémère de la Comédie-Française/ Photo DB

(1) Françoise Gillard : on a gardé le souvenir de sa belle interprétation du  rôle mythique de Roxane aux côtés de Michel Vuillermoz, inoubliable Cyrano, dans la pièce d’Edmond Rostand mise en scène par Denis Podalydès en 2006 à la Comédie-Française.

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