Exposition Gunaikeîon à Romainville : le FRAC Île-de-France fête ses 40 ans

Exposition Gunaikeion : Ève Gabriel Chabanon, « We don’t talk, we write (2020) / Photo db

Les Fonds régionaux d’art contemporains/FRAC (1) ont aujourd’hui 40 ans. Pour Céline Poulin, nouvelle directrice du Frac d’Île-de-France, cet anniversaire est l’occasion à la fois de repenser l’histoire de l’institution et d’ouvrir de nouvelles perspectives, notamment en « déhiérarchisant » territoires et pratiques. C’est dans cet esprit qu’a été conçue et réalisée l’exposition « Gunaikeîon »  (Gynécée) présentée sur le site de Romainville, dans les espaces des Réserves jusqu’au 24 février 2024  et de la Chaufferie jusqu’au 16 décembre 2023. Cinq commissaires ont été invitées à y inscrire leurs propres récits et regards à partir des pièces de la collection en dialogue avec d’autres œuvres, une façon d’actualiser la collection.

FRAC Île-de-France, Les Réserves à Romainville/ Photo db

Quelques mots tout d’abord sur les lieux. Au site historique du Plateau, à Paris dans le 19ème arrondissement, et au château de Rentilly en Seine-et-Marne, est venu s’ajouter en 2021 un troisième lieu du Frac Île-de-France, Les Réserves, à Romainville, sur l’ancienne friche industrielle de l’usine Roussel-Uclaf reconvertie en pôle d’art contemporain par la Fondation Fiminco. Ce nouveau lieu sert à la fois de réserve à la collection du Frac (2) et d’espace d’exposition.

Si, traditionnellement, dans les maisons grecques et romaines, le gynécée était l’appartement réservés aux femmes et situé à l’arrière de l’habitation, donc sans contact direct avec la rue, le Gunaikeîon est ici,  pour les cinq commissaires, synonyme d’ouverture et de contact avec le monde extérieur. Ne serait-ce, pour commencer, que par l’espace entièrement vitré des Réserves qui accueille la première partie de l’exposition.

Exposition Gunaikeion, Fabienne Audéoud, « Parfums de pauvres » (détail) / photo db

Ascendant idéal, tel est l’intitulé du « chapitre » écrit par  Elsa Vettier. Le mot ascendant , s’il peut faire penser au domaine de l’astrologie, renvoie ici à l’influence qu’une personne peut avoir sur une autre, au déséquilibre qui gouverne nos interactions. L’installation  Parfums de pauvres, de Fabienne Audéoud  illustre bien ce propos : placées côte à côte, les bouteilles de parfum, choisies pour leur prix inférieur à cinq euros, égrènent leurs noms évocateurs : Querelle, Predator, My manager, Lust for men, etc… Quant au lapidaire Sorry, you are not on the list, imprimé en noir au centre d’un grand poster blanc (Eva Barto) il se suffit à lui-même.

Exposition Gunaikeion, La chaufferie. Au 1er plan le canapé de Ken Lum / Photo db

Le chapitre Sérum Radiance, orchestré par Jade Barget, joue sur l’ambivalence du titre, entre  soin esthétique illuminant et formule radioactive. Ambivalence que reflète la sculpture Sans titre de Ken Lum faite de quatre éléments formant un canapé en forme de « haricot ». Si le canapé de couleur rouge et ses coussins de mousse sont a priori une promesse de confort, la disposition des éléments qui le composent le rende difficilement accessible. Une manière de dénoncer le cynisme d’une société qui manie promesse et exclusion.

Exposition Gaunaikeion/ Les Réserves, Ulla von Brandenburg, « Around » © Ulla von Brandenburg

Avec Joue ou Perds, Céline Poulin met en oeuvre sa vision du Frac comme une institution ouverte sur son environnement et qui crée du « commun ». Cela passe par des pratiques artistiques de « co-création, participatives ou collaboratives » qui peuvent impliquer du public. Il y a là une notion de jeu, induite par le titre qui est celui d’une oeuvre de Claude Closky, un dé en plastique gravé, comportant sur cinq de ses faces l’indication « Jouez » et sur la dernière « Perdu ». Un jeu auquel les visiteurs du Frac sont d’ailleurs invités à participer en votant pour les oeuvres exposées dans la Chaufferie qu’ils souhaitent voir présentées au premier étage des Réserves en janvier et février 2024. Une façon « d’intégrer la dynamique de la participation dans la présentation », précise la directrice du Frac Île-de-France.
En contrepoint, pourrait-on dire, Around, un film de 2’45 de Ulla Von Bradenburg est projeté dans l’oeuvre- module conçue par Laurent Grasso. (3) Un groupe de personnes dans une rue est filmé de dos. Ce groupe tourne lentement sur lui-même, tandis que la caméra qui le filme effectue aussi un mouvement de rotation sans parvenir à dévoiler les visages des personnes.

Exposition Gunaikeion/ à gauche « Enigma 17 » Jecques Monory/ à droite Abdelhak Benallou, « Clara » © Photo Éric Simon/ Wolfgang Tillmans, « Haircut » 2007, Photo : Galerie Chantal Crousel © Wolfgang Tillmans /montage db

Mystère et jeu sont aussi au rendez-vous de Mes mensonges sont aussi les vôtres, le chapitre écrit par Camille Martin inspiré par l’univers du roman policier. Partant de la  peinture Énigme 17, réalisée par Jacques Monory en 1995 et qui représente un crime énigmatique, la « commissaire »,  par le biais d’oeuvres qui sont autant d’indices pour mener l’enquête. « À l’instar du polar, les œuvres de l’exposition se jouent du réel et de l’illusion du réel. En dépit du caractère figuratif des peintures exposées et de la supposée vérité du médium photographique, ces images possèdent un mystère propice à s’inventer des histoires », indique Camille Martin. Comme Haircut, une photographie de Wolfgang Tillmans montrant la nuque d’un homme, ou Clara, le portrait peint par Abdelhak Benallou. Ces oeuvres, comme celle de Jacques Monory, sont présentées dans la Chaufferie de la Fondation Fiminco, un lieu impressionnant par son côté brut et la dimension des espaces.

Exposition Gunaikeion, Philippe Poupet, « tête » / Photo db

C’est la science-fiction, plus exactement l’Afrofuturisme, (4) qui a inspiré le récit de Daisy Lambert : Apprendre et s’enfuir. Dans le roman L’Aube, l’auteure, Octavia E. Butler, dépeint un monde post-apocalyptique où les êtres humains ont quasiment tous disparu dans une grande guerre meurtrière. Seuls quelques-uns sont sauvés par une espèce alien, technologiquement et sensoriellement plus avancée, les Oankali. Une espèce à laquelle peuvent faire penser les sculptures en cire de Philippe Poupet, des têtes pourvues d’étranges excroissances… Tandis que la photographie de Victor Burgin, The End, elle évoque sans aucun doute le monde d’avant, le « crépuscule ». Quant à l’installation de Stéphanie Brossard, Glissement de terrain, elle met en évidence l’activité de la terre telle qu’elle se manifeste dans les séismes. Un écran connecté à une base de données sur l’activité tectonique mondiale affiche tous les séismes en indiquant leur heure, leur date et leur localisation. Cette activité est matérialisée par une table en acier recouverte de terre qui tremble à chaque fois qu’un séisme de magnitude 3 ou plus sur l’échelle de Richter est détecté.

À travers la diversité des oeuvres réunies pour cette exposition des 40 ans du Frac – dont seule une petite partie est évoquée ici –  c’est bien celle des façons d’être présent au monde qui est exprimée. Quant au fait d’avoir fractionné et réparti dans les deux  espaces des Réserves et de la Chaufferie les récits construits par les commissaires, il rend souvent plus difficile d’en saisir la cohérence. Une façon peut-être de laisser le visiteur créer la sienne…

Exposition Gunaikeion, Victor Burgin « The End », Collection Frac Île-de-France © Victor Burgin

(1) Créés en 1982 à l’initiative du ministère de la Culture, sur la base d’un partenariat État-Régions, les 23 Fonds régionaux d’Art contemporain (FRAC), sont des institutions qui ont pour mission de constituer des collections publiques d’art contemporain, de les diffuser auprès de tous les publics et d’inventer des formes de sensibilisation à la création actuelle. Aujourd’hui, les collections des Frac rassemblent plus de 35 000 œuvres de 6 000 artistes de différentes nationalités.
(2) Le FRAC Île-de-France était le dernier fonds régional d’art contemporain à ne pas posséder de réserve propre.
(3) Œuvre-module produite par le Frac Île- de-France, Project 4 Brane de Laurent Grasso a été conçu dans l’optique d’accueillir d’autres œuvres. Il s’agit d’un monolithe noir, à la fois sculpture et dispositif de diffusion de vidéos. Les parois sont revêtues d’une tôle métallique noire perforée et recouverte de verre teinté. L’œuvre rend alors possible deux objectifs a priori contradictoires : créer de bonnes dispositions de monstration des vidéos tout en laissant poreuses les frontières entre l’espace sombre intérieur et la luminosité extérieure. Ainsi s’opère une rencontre, une interaction entre Project 4 Brane et les dix vidéos d’artistes présentées dans l’exposition mais aussi avec les œuvres environnantes.Le titre de l’œuvre renvoie à la « théorie des cordes » selon laquelle il peut exister non pas trois mais dix dimensions – les « branes » – révélant des nouvelles perceptions inexplorées.
(4) L’Afrofuturisme est un ensemble de productions artistiques, littéraires et intellectuelles d’abord afro-américaines puis issues des diasporas africaines. Dans les romans de science-fiction de ce genre, les protagonistes s’organisent, pensent leur futur en construisant une vision du monde émancipatrice pour tous, notamment au moyen des nouvelles technologies.

Frac Île-de-France, Les Réserves du 15.10.23  au 24.02.24
43 rue de la Commune de Paris
93230 Romainville
+33 1 76 21 13 33 >
Du mercredi au samedi de 14h à 19h / Entrée libre
Ouverture exceptionnelle les dimanches 14.01 et 04.02.24, de 14h à 19h
Les Réserves seront fermées du 20.12.23 au 06.01.24

Fondation Fiminco, La Chaufferie du 15.10  au 16.12.23
43 rue de la Commune de Paris
93230 Romainville
+33 1 83 75 94 75
Du mardi au samedi de 14h à 18h / Entrée libre

Accès métro:
Bobigny-Pantin Raymond Queneau (ligne 5)
Prendre l’avenue Gaston Roussel / Route de Noisy-le-Sec
puis à gauche rue de la Commune de Paris
Accès Bus:
Ligne 318 ou 145 arrêt Louise Dory


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