« Les PAPESSES » dialoguent à AVIGNON

Le pape est mort, un nouveau pape est appelé à régner. Araignée, quel drôle de nom! Pourquoi pas libellule ou papillon?

Le pape est mort, un nouveau pape est appelé à régner.
Araignée, quel drôle de nom!
Pourquoi pas libellule ou papillon?

Si Jeanne la Papesse appartient à la légende, Camille Claudel, Louise Bourgeois, Jana Sterbak, Berlinde de Bruyckère et Kiki Smith, les cinq femmes artistes sélectionnées pour cette exposition, telles des Papesses de l’art moderne et contemporain, sont elles bien réelles. Et la réunion de leurs oeuvres depuis juin 2013 à la Collection Lambert et au Palais des Papes à Avignon instaure entre ces artistes si différentes un dialogue aussi inattendu que pertinent, invitant le visiteur à une nouvelle lecture d’oeuvres connues et à la découvertes d’autres qui le sont moins.

À voir jusqu’au 11 novembre 2013.

Le bel hôtel particulier qui abrite la Collection Lambert  se trouve à cinq minutes à pied de la gare d’Avignon Centre. D’où l’idée de mettre à profit quelques heures en transit dans la cité papale pour visiter Les Papesses. On ne l’aura pas regretté et si le temps a manqué pour aller jusqu’au Palais des Papes où se prolonge avec les oeuvres les plus monumentales cette grande exposition – 360 oeuvres, sculptures, peintures, installations -, il aura été suffisant pour apprécier la qualité et la cohérence du propos.

Entrée de la Collection Lambert, avec "Les bienvenus", de Louise Bourgeois © db

Entrée de la Collection Lambert, avec « Les bienvenus », de Louise Bourgeois © db

Un mot, d’abord sur le titre, qui renvoie à l’incroyable histoire de Jeanne la Papesse, un personnage légendaire qui, au IXe siècle, aurait accédé a la papauté en dissimulant son sexe féminin. Duquel elle a apparemment usé, puisque enceinte, elle accouchera lors d’une procession… Inutile de dire que l’enfant et la mère n’ont pas survécu.

S’il est impossible à une femme de prendre place dans la lignée exclusivement masculine des représentants de dieu sur terre, il ne lui est pas interdit d’être artiste. Ce qui ne veut pas dire que ce fut toujours facile.

César, "Portrait de Camille" vers 1884 © Musée Rodin

César, « Portrait de Camille » vers 1884 © Musée Rodin

En témoigne le destin tragique de Camille Claudel, dont cette année 2013 est à la fois « le centième anniversaire de l’internement de l’artiste et le 70ème anniversaire de la mort de la femme« . (1) Le « Portrait de Camille » , Cette photographie très connue  prise vers 1884,  accueille le visiteur dans la première salle, aux côtés de deux bustes de Rodin  sculptés par elle et qui entourent le sien, une petite « Camille Claudel au bonnet » saisie par le sculpteur, sans doute cette même année de ses 20 ans où elle entra pour la première fois dans l’atelier du maître. Au total, 25 oeuvres ont été réunies pour cet hommage à l’artiste douée qui aura passé quelque trente ans internée à la demande la famille… Dans la pénombre du grenier  de la Collection Lambert est exposé sous des vitrines le dossier médical de l’artiste morte en 1943, non loin de là, à l’asile de Montevergues, où figurent ses lettres à son frère ou à ses médecins…

Camille Claudel, "L'Âge mur" (1894-1895). En arrière-plan deux sculptures de Berlinde de Bruyckere © db

Camille Claudel, « L’Âge mur » (1894-1895). En arrière-plan deux sculptures de Berlinde de Bruyckere © db

Comme en écho à ces écrits de la souffrance, on trouve au même étage la série des « Saintes Sébastiennes » de Louise Bourgeois, autre figure « tutélaire », pourrait-on dire, de l’exposition.  Louise Bourgeois la « résiliente », qui à partir d’une relation douloureuse et complexe à un « père immature et volage », de la perte à vingt ans d’une mère-amie rassurante et de l’arrachement au pays natal, a pu exorciser pulsions et phobies, avec férocité,  humour assassin ou tendre, dans une oeuvre impressionnante d’intensité et de diversité, intimement liée à sa vie de femme, fille, épouse et mère. Une oeuvre,  nous rappelle-t-on judicieusement, qui a tout de même tardé à être reconnue puisque « ce n’est qu’à l’âge de soixante-dix ans, en 1982, que le MoMA de New-York lui consacre sa première exposition monographique… Et ce n’est qu’en 1995 que la France lui rend hommage simultanément dans trois grands musées« , dont le Centre Georges Pompidou qui, en 2008, accueillera une importante rétrospective de Louise Bourgeois, deux ans avant sa mort.

Berlinde de Bruckere, "ActeonIV", 2012 © db

Berlinde de Bruckere, « ActeonIV », 2012 © db

Signe des temps ? L’artiste belge, Berlinde de Bruychère, née en 1964, n’aura pas attendu aussi longtemps pour être reconnue, puisqu’elle représente cette année la Belgique à la Biennale de Venise. Les Papesses sont  l’occasion de découvrir ses saisissantes et dérangeantes sculptures de cire, tissu et bois, figurent des corps, humain ou animal, blessé, écorché, tordu, démembrés – sortes « d’anatomies douloureuses » parfois suspendues à des crocs de boucher -, ou hybridés avec le règne végétal.

Jana Sterbak, "Planétarium" © db

Jana Sterbak, « Planétarium » © db

Quant à Jeanne Sterbak, artiste tchèque installée au Canada – qu’elle a représenté à la Biennale de Venise en 2003 – on aura pu apprécier « The Dress » (La Robe), structure grillagée parcourue de câbles électriques, sorte de version plastique, féminine et aérienne du Chevalier inexistant d’Italo Calvino… ainsi que son travail du verre avec son « Planétarium »,  une installation composée d’immenses sphères de verre soufflé…(2) Mais on aura bien regretté de ne voir de l’installation de La Princesse au petit pois, d’après le conte d’Andersen, – oeuvre inédite réalisée spécialement pour Les Papesses – que l’oreiller dans sa vitrine de verre. Le lit ayant trouvé refuge sous les voutes de la grande chapelle du Palais des Papes…

Kiki Smith, "Teaching Snakes with woman" (ou "La revanche d'Ève"?) 2011 © db

Kiki Smith, « Teaching Snakes with woman » (ou « La revanche d’Ève »?) 2011 © db

De contes et de légendes, il est aussi question, d’une certaine manière – du moins l’avions-nous lu ainsi –  avec l’artiste américaine Kiki Smith. Dans ses sculptures de pierre ou de bronze, gravures sur verre ou peintures sur papier népalais, des femmes sont associés à des animaux appartenant à l’imaginaire, mythologique ou biblique, tels le loup, la biche et le serpent.

Dans leur diversité, toutes ces oeuvres se répondent, communiquent entre elles et avec le visiteur, grâce notamment à un accrochage où les rapprochements font toujours sens, dans la pertinence ou… l’impertinence. Comme l’araignée (Spider VI) de Louise Bourgeois, en contrepoint des bustes de Paul Claudel, sculptés des mains de sa soeur… A l’étage on se sera arrêté devant la mise en regard de la sculpture Caroline de Berlinde de Bruyckère et de Altered States, encre sur papier de Louise Bourgeois…

Camille Claudel, buste de Paul / Louise Bourgeois, "spiderman IV " © db

Camille Claudel, buste de Paul / Louise Bourgeois, « Spider IV  » © db

B.de Bruckere,"Caroline" / Louise Bourgeois, "Altered states" © db

B.de Bruckere, »Caroline » / Louise Bourgeois, « Altered states » © db

Un dernier mot sur Louise Bourgeois dont on a découvert, à l’occasion  de ces Papesses, la série d’oeuvres Ode à la Bièvre (2007), cette rivière qui coulait au fond du jardin dans la maison de sa jeunesse à Antony près de Paris et où, quelques jours après le décès de sa mère, elle s’est jetée, face à un père qui ne semblait pas prendre au sérieux le désespoir de sa fille. Il la sauvera à la nage…

Eric Mézil, directeur de la Collection Lambert, est le commissaire de l’exposition.

(1) Le musée Rodin, à Paris, prolonge jusqu’au 5 janvier 2014, la présentation des 22 oeuvres de Camille Claudel en sa possession.
(2) On a aimé aussi ses Cônes en mètre ruban (Measuring Tape Cones),  détournement ingénieux et plastiquement réussi d’un objet utile et d’autant plus familier à l’auteure de ces lignes que sa  mère était couturière et qu’elle-même ne dédaigne pas d’enfiler l’aiguille et de dérouler le mètre ruban…

Jana Sterbak, "Measuring Tapes Cones", 1979 © db

Jana Sterbak, « Measuring Tapes Cones », 1979 © db

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