« Le Prince » de Machiavel sur la scène du théâtre de Malakoff, une réjouissante leçon de science politique

LE PRINCE COUVComment devenir prince et le rester? Tel est le propos de Machiavel lorqu’en 1513 il rédige son ouvrage à l’intention de Laurent de Médicis. Traduit en langage moderne – Comment accéder au pouvoir et le conserver – ce propos, cinq cents ans plus tard, n’a rien perdu de son actualité. Laurent Gutman en fait la démonstration, avec pertinence et humour, dans son spectacle mettant en scène trois personnages en stage de formation pour futurs princes sous la houlette de Nicolas, alias Niccolo Machiavelli, et de son assistante.

A voir au Théâtre 71 de Malakoff (hélas seulement) jusqu’au 25 janvier 2014.

Le Prince de Machiavel est un texte aussi célèbre que méconnu, derrière l’écran de l’adjectif machiavélique, synonyme de ruse et de perfidie.(1) Or, pour Laurent Gutman, ce mot « ne rend que très imparfaitement compte de la pensée de Machiavel, car ce texte n’est pas qu’un traité du cynisme ou de la brutalité en politique, il est une exhortation à agir, à ne pas succomber aux sirènes de l’idéalisme« . Et si la politique est action, celle-ci a pour but de réussir. Par quels moyens? c’est toute la question… À laquelle sont confrontés les trois stagiaires.

Car c’est là l’excellente idée de Laurent Gutman, qui signe la mise en scène et la scénographie, que de transposer la pensée de Machiavel dans ce contexte d’un stage de formation, société en miniature où les participants sont engagés dans une sorte de compétition à qui réussira le mieux les exercices proposés visant à être prince et à le demeurer. De sympathique, l’ambiance ne va pas tarder à virer à l’affrontement. Car comme on le sait et nous le rappelle Machiavel, n’en déplaise à Rousseau, l’homme est méchant par nature et ne fait le bien que lorsqu’il en tire avantage.

"Le Prince, théâtre 71© Pierre Grosbois

« Le Prince, théâtre 71© Pierre Grosbois

Mais qu’on se rassure : pertinence, humour et drôlerie sont les ressorts du spectacle. On rit beaucoup. Et pas seulement les scolaires, nombreux lors de la première du spectacle mardi 21 janvier.

Les extraits judicieusement choisis du texte de Machiavel viennent sanctionner et éclairer le comportement des stagiaires dans des situations clés du gouvernement d’un prince : « comment les princes doivent-ils tenir leur parole », « des secrétaires d’un prince », « de la libéralité ou de la parcimonie », « s’il vaut mieux être aimé que craint »,  etc… traduit en langage moderne : promesses électorales, choix des ministres (notamment du premier), économies, impôts…  Toute évocation de situations réelles étant bien sûr délibérée. D’où les réactions du peuple, c’est à dire les 412 spectateurs – 415 en comptant le personnel du théâtre, comme l’a précisé au début de la pièce Caroline, l’assistante de Nicolas.

"Le Prince", théâtre 71 © Pierre Grosbois

« Le Prince », théâtre 71 © Pierre Grosbois

Un peuple souvent sollicité par les comédiens/stagiaires, qui doivent apprendre comment s’adresser à lui… et puis, Machiavel n’a-t-il pas écrit autant pour le prince que pour son peuple? (2) Lequel aujourd’hui manifeste son mécontentement, lors d’une séquence particulièrement enlevée et réjouissante où la salle/peuple est incitée à scander les slogans des pancartes brandies sur la scène : « Non, non, non à ce prince bidon », « Une seule solution, la manifestation », etc… et bien sûr « casse-toi pauv’con »… toute évocation de  personnages réels étant bien entendu délibérée…

Il y a aussi d’heureuses trouvailles de scénographie, comme cette demi-voiture  qui sert de carrosse à tour des rôle aux princes stagiaires avec le tapis rouge déroulé de la portière jusqu’au 1er rang des spectateurs.

Et qu’on ne croit pas que tout se termine avec le debriefing de fin de stage et les avis mitigés des participants : l’assistante prend le pouvoir et endosse le manteau princier de Nicolas en assurant que « ce n’est pas fini« … Qui en douterait?

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(1) Lire à ce sujet le très intéressant texte de Philippe Sollers, Non, Machiavel n’est pas machiavélique, publié dans Le Nouvel Observateur du 20 décembre 2012, à l’occasion de la parution d’une nouvelle édition de Le Prince.

(2) « C’est un texte fondamentalement ambivalent: en même temps qu’il a pour objet l’éducation politique des princes, il porte à la connaissance du peuple l’art du gouvernement et, par là même, fait prendre conscience au peuplades opérations de domination dont il est l’objet. Au coeur du texte de Machiavel, il y a donc la notion d’éducation politique. » (Laurent Gutman, in La Terrasse, janvier 2014)

Créé à Luxembourg le 7 janvier, présenté à Malakoff du 21 au 25, le spectacle sera joué le 26 à Vannes et le 28 à Saint-Brieuc.

Le Théâtre 71, scène nationale de Malakoff
3 place du 11 novembre 92240 Malakoff
01 55 48 91 00
Métro ligne 13, station Malakoff-Plateau de Vanves

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