Boutons, de la passion à la phobie

C’est à une exposition peu banale que nous convie la Fondation Mona Bismarck à Paris. Boutons, phénomène artistique, historique et culturel, rassemble  collections et créations artistiques autour de ce petit objet utile et décoratif.
Témoin de l’Histoire et véritable mode d’expression artistique, il a suscité la passion du collectionneur. Ou la phobie de certains…

A voir jusqu’au  14 août  2010.

 

Commençons par le collectionneur. En l’occurrence Loïc Allio, dont les boutons occupent les deux premières salles de l’exposition. Et ce n’est qu’une sélection sur une collection de quelque 10 000 pièces. Il avoue d’ailleurs n’avoir « jamais vraiment compté« .

Comment tout cela  a-t-il commencé ? « Un jour, il y a vingt ans, ma mère m’a offert un très beau bouton« . Renseignements pris, la maman étant antiquaire,  ce devait être un très beau bouton. Etourdiment, on a oublié de lui demander s’il figurait dans l’exposition…

le bouton le plus grand du monde/photo DB

Par contre, c’est spontanément que le collectionneur aura attiré notre attention sur ce qu’il a décidé d’appeler « le plus gros bouton du monde« , avec ses 11,5 cm de diamètre. Un bouton espagnol de la fin du XIXe siècle, impressionnant tout de même, dans son coffre d’horloge.

Si les boutons ont une histoire, ils ont aussi leur place dans l’Histoire de France où ils font une entrée très officielle au XVIIIe siècle. Avec Louis XV d’abord, qui impose le bouton estampé d’or sur les costumes de l’armée et de la marine – il y a même un « boutonnier du roi » – puis avec la Révolution française, où le bouton va se faire l’écho, le « narrateur » en quelque sorte des événements  de cette période. D’où des techniques particulières comme la gravure sur papier ou la peinture.

La prise de la Bastille/photo DB

Le XVIIIe siècle, ce sont aussi les thèmes libertins, représentés explicitement ou de manière plus cryptée sur les boutons. Et si l’on doutait du « sérieux » du bouton, Béatrice Floquet rappelle dans le catalogue de l’exposition (1) que Diderot lui a consacré « huit pages dans sa grande Encyclopédie, incluant des planches des divers styles, matériaux, mais aussi méthodes et outils de fabrication« …

En ce qui concerne les matériaux, on est frappé aussi par leur diversité bronze, jade, bois, nacre – le matériau longtemps le plus utilisé -, verre, céramique, pierres ou métaux précieux, jusqu’à la peau d’éléphant, pour un bouton haute couture dans les années 1940!

La haute couture, précisément, et ses boutons qui ont suscité l’esprit créatif  de nombreux paruriers et artistes au XXe siècle. Des noms connus, comme Giacometti ou Picasso, ou moins connus  du grand public comme Henri Hamm. Un créateur qui « a fréquenté les grands artistes de son époque, comme Apollinaire, Modigliani, Picasso« , et auquel Loïc Allio tient à rendre hommage. Car si dater un bouton, ou du moins en situer l’époque, n’est pas trop difficile, identifier son auteur, « c’est souvent plus délicat« . D’où le souci d’en mettre en avant quelques-uns dans cette exposition.

Manteau Jacques Fath, boutons François Hugo / photo DB

On découvre ainsi que François Hugo, arrière petit-fils de Victor Hugo, avant de devenir l’orfèvre de Picasso et de Jean Arp, entre autres, a créé des boutons pour la haute couture, notamment pour Elsa Schiaparelli et Jacques Fath. Et là, jubilation du collectionneur devant le hasard qui l’a mis en présence  d’un manteau de Jacques Fath, avec les boutons de François Hugo. C’est d’ailleurs le seul vêtement habillé de ses boutons d’origine qu’on peut voir dans l’exposition…

En pénétrant dans la salle suivante, on franchit en même temps l’Atlantique, avec la boutique New-Yorkaise Tender Buttons, fondée en 1964 par Diana Epstein « sur un coup de tête » et devenue la « mecque » des collectionneurs, historiens, stylistes, couturières, artistes… C’est d’ailleurs grâce à l’actuelle propriétaire de Tender Buttons, Milicent Safro, que le projet de l’exposition de la Mona Bismarck Foundation a pris une dimension nouvelle en accueillant quatre artistes américains qui ont fait du bouton en quelque sorte leur matière première.

La boutique Tender Buttons / Photo DB

Mais avant d’aller voir leurs oeuvres, un petit arrêt en compagnie de Penelope Leaver Green. Cette artiste britannique, qui travaille essentiellement sur le textile, explore la part obscure des boutons dans notre culture, autrement dit la fibulanophobie, ou la phobie des boutons. Eh oui, ça existe et c’est apparemment plus répandu qu’on n’aurait pu l’imaginer. On peut voir dans l’exposition deux de ses collages textile/boutons avec lesquels elle étudie et répertorie les réactions des fibulanophobes. Comme par exemple l’aversion pour les boutons à quatre trous, perçus comme des « nids à saleté« !

Billy Candy Box, Amalia Amaki/Photo DB

A l’opposé, les « boutons bonbons » d’Amalia K.Amaki, disposés comme des chocolats dans une boite en forme de coeur, recouverte, bien sûr, de vrais boutons! Evocateur du plaisir de la gourmandise, le bouton l’est aussi de tous « les précieux secrets qu’il renferme« , comme une sorte de mémoire culturelle ou intime. D’où des collages qui recréent chacun une atmosphère, une ambiance particulière, empreinte de nostalgie.

Avec Lauren levy, le bouton est également lié au souvenir : celui de la boite à boutons de sa grand-mère , avec laquelle elle pouvait jouer quand elle avait été sage… Pour elle, les boutons sont « le parfait medium pour personnifier les notions de perte, joie, chagrin, tendresse et la folie qu’entraine leur exacerbation« .

Avec Lisa Kokin, le bouton se fait pixel. Ses « portraits de famille » grand format, faits presque uniquement de boutons reliés entre eux par du fil,  se déchiffrent d’autant plus facilement qu’on s’en éloigne… »De près, chaque oeuvre est un mélange abstrait de couleurs et de formes« , souligne-t-elle. Une accumulation au caractère obsessionnel.

Portrait de famille, Lisa Kokin/Photo DB

Button Spindle, Clare Graham / Photo sorinphoto.com

Clare Graham reconnait lui aussi une dimension compulsive et obsessionnelle dans sa manie des collections héritée de l’enfance. L’art lui a permis d’en faire une « manifestation légitime« . Comme en témoigne son Button Spindle (fuseau de boutons), une sculpture haute de près de deux mètres réalisée avec quelque 10 000 boutons. La perfection formelle et la cohérence du propos l’emportent sur l’anecdotique du matériau.

Et puis, le fuseau, c’est aussi celui des contes. N’est-ce pas en se piquant le doigt avec la pointe d’un fuseau que la jeune fille de La Belle au bois dormant est tombée dans le sommeil séculaire qu’avaient prédit la méchante fée?

A chacun, en sortant de l’exposition, de se raconter sa propre histoire de boutons… (Pour connaître la mienne, cliquer ici.)

Alberto Giacometti pour Elsa Schiaparelli/Photo DB

(1) Catalogue édité par la Mona Bismarck Foundation

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2 commentaires pour Boutons, de la passion à la phobie

  1. Formidable exposition, Loïc Allio (un fidèle chineur des Puces de Vanves) nous rend plus savants tout en mettant en valeur les qualités esthétiques/artistiques du bouton.
    Le travail des artistes (toutes des femmes…..) est intéressant.
    Mais personne n’a mis en relief le tourment qui saisit celle/celui qui veut changer les boutons d’un vêtements et qui s’abime dans la contemplation de sa boîte à boutons :
    Si la taille convient, c’est le nombre qui ne convient pas, si la couleur est parfaite, le diamètre n’est pas le bon……

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  2. Françoise Bossoutrot dit :

    Et puisque l’exposition de Paris est finie, connaissez-vous le Musée de la Nacre, à Méru (Oise), haut lieu de la fabciration des boutons de nacre au XIXe siècle? Installé dans une ancienne fabrique, il restitue, dans une de ses pièces, un atelier d’époque. A voir…

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