Champignons d’Aubriet : cueillette esthétique et savante au Cabinet d’Histoire du Jardin des Plantes

Aubriet, Agaricus cyathiformis©Bibliothèque Centrale/MNHN

Le Cabinet d’Histoire poursuit son hommage aux grands dessinateurs du Jardin des Plantes, avec une exposition consacrée à Claude Aubriet (1665-1742), et tout particulièrement aux planches sur les champignons réalisées par celui qui accompagna les expéditions du  célèbre botaniste Tournefort. On découvre aussi d’autres représentations de champignons, parfois inattendues, comme les cires de Pinson ou les aquarelles de Fabre.

A voir jusqu’au 4 avril 2011.

C’est à l’occasion de la  sortie aux éditions du Muséum de  l’ouvrage, Les dessins de champignons de Claude Aubriet, de Xavier Carteret et Aline Hamonou-Mahieu, dans la collection « Des planches et des mots » (1) qu’a été organisée cette exposition. Sorte de « morceaux choisis » de l’ouvrage, elle permet d’avoir accès à quelques originaux de ces dessins, sur papier ou vélin et d’en apprécier encore mieux la qualité et la facture.

Aubriet, Macrolepiota procera /MNHN, Bibliothèque centrale

Car, disons-le tout de suite, notre envie de pousser la porte du Cabinet d’Histoire du Jardin des Plantes a été suscitée par l’extrême délicatesse associée à une certaine étrangeté des quelques dessins de champignons d’Aubriet reproduits sur le communiqué de presse du Muséum annonçant l’exposition. A quoi il faut ajouter le charme toujours renouvelé d’une promenade au Jardin des Plantes, même par une matinée hivernale…

Et puis, dans l’univers végétal, les champignons ont une place à part. Mystérieux et mal connus, ils ont longtemps intrigué les naturalistes et leurs représentations transcrivent ces hésitations et ces errements scientifiques.

« On le sait : on ne voit bien que quand on sait ce qu’on veut voir, ce qu’on doit voir. Et les champignons, pendant longtemps ont été difficiles à classer. On savait que c’était des plantes, avec l’intuition que ce n’était pas des plantes comme les autres », explique Pascale Heurtel, conservateur au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), Service du Patrimoine. En témoigne, dans les dessins d’Aubriet, « une espèce d’obsession de la racine : comment expliquer que ces plantes n’aient pas de racine ? Les filaments deviennent racines ».

Aubriet_Agaricus-galericulatus,Agaricus-fistulosusl©Bibiothèque-Centrale_MNHN

Errements, hésitations, mais aussi et surtout talent. Celui de Claude Aubriet, peintre miniaturiste au Jardin du Roi, connu pour la réalisation des illustrations des Eléments de botanique que publie Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708) en 1694. « Tournefort était le professeur de botanique du Jardin du Roi et  l’ouvrage, qui sera publié en latin pour une diffusion internationale, fait le tour de toute la flore connue à l’époque », précise Pascale Heurtel. Les dessins d’Aubriet, fidèles aux modèles et qui savaient rendre toutes les nuances et toutes les formes de cette immense famille végétale, sont loués pour leur précision par Linné lui-même. Images d’autant plus précieuses que « les représentations en couleurs de champignons sont rarissimes avant la fin du XVIIIe siècle ».

Ce qui fait le charme des dessins de cette époque, c’est que « les représentations oscillent entre un caractère scientifique ou de cabinet de curiosité », comme le fait remarquer Pascale Heurtel. En témoigne tout particulièrement un ouvrage de 1760 publié à Vienne, avec des gouaches où les champignons se détachent sur un fond d’un bleu intense, leur donnant une dimension quasiment onirique…

Aubriet a également dessiné sur vélin. Si les quatre vélins présentés dans la seconde salle de l’exposition ne sont pas signés, ils sont « manifestement du XVIIIe, par la nomenclature et la facture, et par recoupements avec des dessins sur papier, on a pu, avec quelques autres, les attribuer à Aubriet », explique Pascale Heurtel. Quelques autres que les visiteurs auront l’occasion de voir, puisque « du fait de la fragilité du support – de la peau de veau mort-né – on ne peut pas exposer les vélins plus d’un mois, ils seront donc renouvelés périodiquement ». Fragilité du support, mais plus grande permanence des couleurs, puisque celles-ci sont apposées sur une couche d’apprêt qu’il n’y a pas sur le papier. (2)

le Botanicum Parisiense de Sébastien Vaillant/Photo DB

Mais ce sont, bien sûr, les dessins « imprimés », dont quelques-uns sont présentés dans l’exposition, qui permettent de « mettre en perspective à la fois le talent du dessinateur et de l’aquarelliste, et l’utilisation qui a été faite de ses dessins pour la diffusion à des fins scientifiques ». Par exemple, ce sont les planches d’Aubriet qui illustrent le magistral ouvrage botanique de Sébastien Vaillant, Botanicon Parisiense (ou Dénombrement par ordre alphabétique des plantes qui se développent aux environs de Paris), fruit de 36 ans de travail publié en 1727 et qu’on peut voir dans l’exposition.

Des fins scientifiques et surtout pédagogiques pour les champignons de cire, extraits de la Collection des cires du Muséum. « Si les collections anatomiques sont assez connues, les botaniques le sont beaucoup moins et quasiment pas pour les champignons. C’était donc l’occasion de montrer ces pièces qui sont l’œuvre d’André Pierre Pinson qui les a réalisées à partir de La Flore de Bulliard, un ensemble de volumes de l’époque révolutionnaire dont un est consacré aux champignons, avec des planches de gravures aquarellées ». Résultat : des champignons « en 3D » d’un réalisme poétique, véritables petites sculptures dont la fragilité n’est qu’apparente, nous assure-t-on. Le Muséum en a quelque 400…

Fabre, Boletus duriusculus/Paris, MNHN, Bibliothèque centrale

Fabre, Boletus purpureus Fries/Paris, MNHN, Bibliothèque centrale

Plutôt inattendues, les quelques aquarelles de champignons réalisées par Jean-Henri Fabre, avec lesquelles s’achève l’exposition. Le célèbre entomologiste (1823-1915) s’est en effet beaucoup intéressé également aux champignons qu’il a ramassés, observés et dessinés en quelque 600 aquarelles. Une collection « que selon certains biographes, il aurait eu l’intention de vendre dans un moment de difficulté financière. Frédéric Mistral l’en aurait dissuadé et il l’a finalement conservée », précise Pascale Heurtel. On s’en réjouit, car plus encore que dans toutes les autres aquarelles exposées, dans celles de Fabre, s’ajoute à l’exactitude scientifique une véritable dimension artistique, qui en font des œuvres à part entière. (3)

Cabinet d'Histoire du Jardin des Plantes, entrée/Photo DB

En sortant du Cabinet d’Histoire on peut prolonger son plaisir en se replongeant dans la nature « en vrai » avec une visite aux splendides serres du Jardin des Plantes, rouvertes en Juin 2010 après plus de cinq ans de travaux. A moins qu’on préfère l’intimité du Jardin alpin…

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(1) Dans la même collection :
Les dessins d’Antoine Nicolas Duchesne pour son Histoire naturelle des fraisiers, par Günther Staudt (2003)
The Drawings of Antoine Nicolas Duchesne for his Natural history of  the Gourds, par Harry Paris (2007)

(2) La collection des vélins du Muséum a son origine dans le souhait de Gaston d’Orléans « de faire une collection complète et générale de toutes les productions de la nature ». Une entreprise poursuivie par Louis XIV qui créera à cette fin la charge de « peintres en miniatures du Roi ». Au total le Recueil des  vélins comptera quelque 7000 pièces, dont 300 de champignons.

(3) Les éditions Citadelles et Mazenod en ont fait  une publication en 1991.

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Un commentaire pour Champignons d’Aubriet : cueillette esthétique et savante au Cabinet d’Histoire du Jardin des Plantes

  1. aline hamonou-mahieu dit :

    Si le travail d’Aubriet vous intéresse n’hésitez pas à consulter mon ouvrage Claude Aubriet, artiste naturaliste des lumières, Paris, oct 2010. Vous aurez ainsi un aperçu de son travail qui ne se limite pas aux champignons.
    Bonne lecture.

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